Audition des mineurs victimes : une salle dédiée mais boudée par les professionnels

Quatre ans après sa création, la salle Mélanie, dédiée à l'audition des mineurs victimes et placée au coeur du CHM, ne fait pas l'unanimité. Un équipement neuf et aux standards métropolitains se fait attendre avec impatience pour auditionner les enfants dans de bonnes conditions.

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La salle Mélanie est jugée peu accueillante pour un jeune enfant, et certains enquêteurs évitent de l'utiliser.

Jadis pleine de promesses, la salle Mélanie, mise à disposition par le CHM, ne semble pas à la hauteur des attentes. Créée en 2017 et inaugurée en août 2018, la salle est partagée par les enquêteurs de la police et de la gendarmerie pour auditionner les victimes mineures, notamment de violences sexuelles.

« Le nombre de violences sexuelles et de viols sur des mineurs est considérable », expliquait alors la substitut du procureur Morgane Pajak Boulet lors de l’inauguration. « On parle de la délinquance juvénile, cette salle est le signe fort que la victime, on la prend aussi en compte ».

Pourtant, quand la petite Sarah (prénom d’emprunt), 3 ans, est reçue pour raconter l’agression sexuelle dont elle a été victime, c’est dans le bureau d’un gendarme, et non dans la salle dédiée. Et si sa maman enrage aujourd’hui, c’est parce que dans ce cadre peu rassurant pour une si jeune enfant, cette dernière n’a pas su verbaliser ce qu’elle a subi, alors qu’elle y parvenait à la maison.

Alors pourquoi ce choix d’auditionner une enfant si jeune en brigade ?

Selon l’officier qui a auditionné l’enfant, ce sont des « contraintes pratiques et opérationnelles » qui ont conduit à cette décision.

A la maison de protection des familles, un service de la gendarmerie chargé de faire de la prévention mais qui vient aussi en appui aux enquêteurs, la salle Mélanie reste la norme. Un officier spécialisé explique le principe :

« Si l’enfant a entre 8 et 14/15 ans et est capable de verbaliser, ça se fait en brigade. Mais pour certains mineurs, notamment entre 2 et 5 ans c’est plus compliqué de verbaliser. D’une manière générale, la salle Mélanie est prévue pour tous les mineurs jusqu’à 18 ans mais pour un enfant de 3 ans, personne ne prendra le risque de l’entendre en brigade. En formation on apprend qu’il vaut mieux aller en salle Mélanie pour le mettre en confiance ».

Pour ce dernier, « entendre un enfant dans la salle Mélanie c’est un gage de sureté et de conditions idéales pour entendre l’enfant ».

Concernant la Petite Sarah, c’est pourtant selon nos informations le bureau du procureur -dans le cadre d’une enquête préliminaire- qui a opté pour une audition en caserne. Dans le cadre d’une procédure Mélanie, avec un officier formé pour cela, mais hors de la salle dédiée. Et ce, pour une bonne raison.

Un autre enquêteur formé et rodé à l’audition de mineurs victimes déplore en effet que la salle Mélanie du CHM souffre d’un grave « problème matériel et de moyens, il n’y a rien dans cette salle comparé à une salle de métropole. »

« C’est à l’enquêteur de ramener une poupée ou une peluche, ça devrait être à disposition »

« La salle n’est pas très fonctionnelle, à chaque utilisation, il y a du bruit, les casques sont bruyants aussi, on n’entend pas très bien pour faire les retranscriptions, ce n’est pas très pratique sur place. C’est encore plus compliqué avec des enfants car il faut parler plus fort » égraine cet autre officier de police judiciaire.

Dans ces conditions peu propices, il arrive donc que la salle Mélanie soit écartée de la procédure. « Parfois, on voit avec le parquet et la meilleure solution choisie est de faire l’audition hors de la salle Mélanie ».

Une salle où l’enquêteur ne s’est, du coup, pas rendu depuis plusieurs mois.

« Il nous faudrait une salle équipée, avec de quoi matérialiser, des outils autres qu’un feutre et une feuille. Là c’est à l’enquêteur de ramener une poupée ou une peluche, ça devrait être à disposition » recommande-t-il.

Des « contraintes pratiques », décrites par plusieurs professionnels.

Un avis partagé par une source judiciaire qui, sous couvert d’anonymat, porte un regard peu amène sur la salle inaugurée en grande pompe en 2018.
« Ce que je regrette c’est qu’on n’ait pas à Mayotte de salle Mélanie digne de ce nom, ce qui est un peu dommage. Il y en a une au CHM mais c’est froid, impersonnel, c’est une salle brute avec des murs blancs et une table au milieu, contrairement à ce qu’on peut voir en métropole avec des couleurs, des feuilles, des crayons, des peluches, des posters, en somme, un cadre cosy qui ressemble à une maison et va aider le petit à se détendre. Là c’est plus impersonnel et c’est dommage. Du coup la plus-value de la salle Mélanie par rapport au bureau d’un OPJ d’une brigade territoriale n’est pas énorme » corrobore ce professionnel.

Selon ce dernier, certes « le dispositif technique est nickel et répond aux standards du genre, comme en métropole », mais « d’un point de vue humain et affectif, l’aménagement n’est pas suffisant. Pour que les OPJ aient envie de l’utiliser, il suffirait de pas grand chose : un canapé, des peluches, il n’y a pas grand chose qui nous sépare d’une vraie salle Mélanie ».

Ces professionnels confrontés quotidiennement à des mineurs victimes qui se renferment faute de lieu adapté et rassurant portent désormais leurs espoirs sur l’arrivée annoncée d’un centre médico-légal digne de ce nom à Mayotte, avec une salle Mélanie convenablement équipée. En attendant ce centre, les enquêteurs rêvent de ces petites choses qui pourraient sans gros investissement faire la différence, et les réconcilier avec la Salle Mélanie.

La petite Sarah de son côté, évoque maintenant « quotidiennement » ce qu’elle a vécu, indique sa maman. Si elle avait gardé le silence devant le gendarme, sa famille espère désormais que ses déclarations pourront donner un coup d’accélérateur à l’enquête en cours.

Y.D.

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