« Eh wawe baco », « Mzuri mzuri », « Galia » – « Eh toi monsieur », « ma belle ma belle », « regarde » – À peine arrivées, deux voitures se font aborder par les vendeurs de poisson. Sur le port de M’tsapéré, toutes les glacières sont alignées. Des effluves de poisson se répandent un peu partout et les mouches volent de brouette en brouette. Les chats marchent sur le sol jonché d’écailles à la recherche de restes jetés par les marchands. C’est le plus gros marché de pêche clandestine de Mayotte. Le fonctionnement est simple : les pêcheurs vendent aux revendeurs qui, eux, revendent le poisson aux clients qui viennent sur place pour acheter.
Quiconque souhaite vendre du poisson vient avec sa glacière et vend son stock là où il se trouve une place. Parmi les corps de métier présents sur le port, il y a les écailleurs. Leur rôle est d’écailler le poisson acheté et de le couper à la demande du client. Les grosses journées, une quinzaine de vendeurs sont présents. Certains arrivent le matin très tôt, d’autres après le déjeuner. Quant aux clients, ils affluent après le travail, entre 16h et 18h.
Les affaires sont dures…

En ce moment, c’est très calme. Les clients ne sont pas au rendez-vous et la pêche n’est pas bonne. Faute d’avoir des bateaux aux normes, les pêcheurs du lagon n’ont pas le droit d’en sortir. La pêche lagunaire est très contrôlée car de nombreuses espèces sont protégées. Assis sous un auvent, Abdou*, vendeur depuis 2 ans à M’tsapéré, confie : « Quand ça marche bien on peut faire 300-400 euros dans la journée ».
Cet Anjouanais est arrivé à Mayotte il y a 6 ans. Parmi la dizaine de marchands présents, aucun n’est né à Mayotte. « Nous on est là parce qu’on n’a pas d’autres choix. Il y a ceux qui ont le titre de séjour mais qui n’ont pas de travail et ceux qui n’ont pas les papiers donc obligés de travailler comme ça. La vente de poisson là, c’est pas pour la vie, l’objectif c’est d’avoir un vrai métier », poursuit Abdou. À 28 ans, il a une femme et deux enfants.
À côté de lui, Mohamed*, étudiant à l’Université de Mayotte en master de biologie. Depuis 1 an, il attend d’avoir une réponse pour son titre de séjour. « Sans papier, je suis obligé de travailler illégalement pour payer mes études et nourrir ma famille » car lui aussi a des enfants et une femme. « Ici on est tous des travailleurs, on a besoin de ça pour vivre ».
Amis malgré la concurrence

Pendant la discussion, certains vendeurs lèvent la voix et commencent à se disputer en shimaore. L’objet du débat : est-ce que les Anjouanais sont les plus laborieux des îles de l’archipel ? Le ton monte, tout le monde n’est pas d’accord. Puis, des clients arrivent, chacun se remet au travail. C’est à celui qui criera le plus fort pour les attirer. Bien qu’étant tous « concurrents », ils sont pourtant tous amis.
Halil* a été vendeur pendant plusieurs mois à M’tsapéré. Après une opération de police durant l’opération « Kingia », il a dû s’échapper en laissant sa glacière et ses poissons. « Quand les Affaires maritimes sont venues tout le monde est parti en courant. Ils m’ont pris tout mon matériel mais j’ai réussi à m’échapper. Depuis j’ai préféré arrêter et trouver un autre métier moins risqué », explique-t-il.
Aujourd’hui, Halil est vendeur dans un magasin. Il vient régulièrement au port pour rendre visite à ses anciens camarades. « Après la descente de police, le marché a été à l’arrêt pendant quelques jours. Les affaires ont repris ensuite, comme si rien ne s’était passé », raconte un des marchands.
Pas de structures adaptées

Par manque de structures adaptées, les vendeurs sont contraints de commercer à ciel ouvert avec du matériel qui n’est pas aux normes. Juste derrière eux se trouve la coopérative de pêche de M’tsapéré. Une toute petite structure, certes déclarée, mais pas adaptée pour vendre du poisson en grosse quantité. Le marché illégal leur fait de la concurrence. « Certains pêcheurs préfèrent vendre du poisson à ceux qui ne sont pas déclarés, ça leur rapporte plus d’argent et ils ne payent pas de taxes », déplore Sharif Abdal, président de la coopérative. La nuit, ils partent pêcher et quand ils rentrent, une partie de leur cargaison – ce qui rapporte le plus – est vendue aux marchands, le reste à des restaurants ou aux coopératives.
Le soleil se couche, des pêcheurs commencent à préparer le départ en mer. De leur côté, tous les revendeurs plient bagage. Ils chargent le poisson dans des caisses pour le stocker dans un endroit secret. Puis chacun rentre chez soi. Demain, rebelote, la vente reprendra son cours.
Léo Vignal
* les prénoms ont été modifiés pour préserver l’anonymat.


