Un dossier emblématique des barrages routiers qui ont marqué l’année 2023 à Mayotte, où les enquêtes peinent souvent à aboutir et où les victimes restent parfois sans réponses judiciaires. Le verdict est attendu le 26 juin.

Une affaire emblématique des barrages routiers à Mayotte rejugée en cour d’assises

Un dossier emblématique des barrages routiers qui ont marqué l’année 2023 à Mayotte, où les enquêtes peinent souvent à aboutir et où les victimes restent parfois sans réponses judiciaires. Le verdict est attendu le 26 juin.

La chambre d’appel de la cour d’assises des majeurs et des mineurs a ouvert ce mercredi 24 juin un procès qui doit se dérouler sur trois jours. L’affaire examinée porte sur des faits survenus le 15 mars 2023 sur la route reliant Vahibé à Passamaïnty.

« Ne le tuez pas, ne le tuez pas ! »

La victime est tombée face à face avec un homme cagoulé et muni d’une machette sur la route entre Vahibé et Passamaïnty. (Illustration).

Ce jour-là, vers 16 h 30, des policiers municipaux de Mamoudzou se rendent au Centre hospitalier de Mayotte afin de recueillir les déclarations d’un homme blessé, Saïd*, pris en charge pour une plaie saignante au bas du dos.

Quelques heures plus tôt, l’homme, mécanicien à Vahibé alors âgé de 37 ans, se rend à moto à Passamaïnty pour un rendez-vous professionnel. À la sortie du village, il se retrouve soudainement face à un barrage routier tenu par des coupeurs de route. Devant lui, le véhicule d’un collègue, parti quelques minutes plus tôt, est immobilisé.

En quelques secondes, il aperçoit un individu cagoulé, muni d’une machette, courir dans sa direction. Comprenant le danger, il abandonne son scooter et prend la fuite vers la forêt. Dans sa course, il trébuche sur une carcasse de véhicule calciné, se relève puis chute de nouveau. Avant qu’il ne puisse s’échapper, plusieurs individus le rattrapent.

L’un d’eux lui porte alors un coup de machette à la main. Saïd perd une partie de son pouce. Le coup sectionne également sa clé de scooter et sa carte bancaire, tandis que son téléphone tombe au sol.

« J’ai entendu l’un d’eux dire en shimaoré : « Ne le tuez pas, ne le tuez pas ! », puis ils sont partis », raconte Saïd à la barre ce mercredi matin, sans savoir si cet ordre lui a réellement sauvé la vie. « Quand je me suis relevé, j’ai vu le sang couler. Je portais un tee-shirt, alors je l’ai utilisé pour faire un garrot ».

Il retourne alors chercher de l’aide au garage où il travaille. Accompagné de plusieurs personnes, il revient ensuite sur les lieux de l’agression. Il y retrouve son pouce, tombé au sol, et le récupère. Son scooter est toujours sur place. Seul son téléphone portable a disparu.

Le téléphone volé ouvre la piste des interpellations

Plusieurs jeunes ont été interpellés à Tsoundzou à la suite de l’enquête et des témoignages d’habitants. Tout l’enjeu du procès est de déterminer s’il s’agit bien des agresseurs et, le cas échéant, leur degré d’implication. (Illustration, Gendarmerie de Mayotte).

C’est l’exploitation du téléphone dérobé qui permet aux enquêteurs d’obtenir une première piste. Le 6 juillet 2023, ils constatent une activité sur la carte SIM SFR appartenant à la victime dans le secteur de Tsoundzou. Les investigations les conduisent jusqu’à la mère de l’un des accusés présents à l’audience, laquelle utilise alors le téléphone que son fils lui a remis. Interpellé et placé en garde à vue, ce dernier reconnaît avoir récupéré l’appareil à la suite d’un barrage routier.

Dans le même temps, l’histoire de l’agression de Saïd se propage rapidement de Vahibé à Passamaïnty puis jusqu’à Tsoundzou. Lorsque les enquêteurs se rendent dans le village, plusieurs habitants, excédés par la multiplication de ces faits, désignent des jeunes susceptibles d’avoir participé au barrage par leurs surnoms. Identifiés au cours de l’enquête, plusieurs d’entre eux sont à leur tour interpellés.

Mais comment être sûr qu’il s’agit bien des jeunes qui ont coupé la route le 15 mars ? Une interrogation à laquelle la cour d’assises devra répondre.

Au total, cinq individus sont mis en cause pour vol avec arme, dont trois mineurs au moment des faits. En ce premier jour d’audience, trois d’entre eux sont présents, du côté des absents, l’un d’eux est incarcéré au centre pénitentiaire du Mans-Les Croisettes (Sarthe) dans le cadre d’une autre procédure, le second fait l’objet d’un mandat d’arrêt.

Wuambushu, Gérald Darmanin, Observatoire de l’Immigration et de la Démographie, Jérôme Millet, Mayotte, loi ELAN
Les accusés encourent jusqu’à 20 ans de réclusion criminelle. Pour les trois mineurs au moment des faits, la peine maximale est ramenée à 10 ans de réclusion criminelle. (Illustration).

Les cinq accusés présentent des parcours de vie contrastés, marqués pour la plupart par des ruptures familiales, des trajectoires scolaires inachevées et des situations de précarité sociale. Certains ont connu une enfance marquée par des allers-retours entre Mayotte et les Comores, parfois à la suite d’expulsions ou de séparations familiales. D’autres ont grandi à Mayotte dans des environnements plus stables, avant de basculer à l’adolescence, avec des ruptures scolaires et des difficultés d’insertion.

En 2023, les barrages routiers étaient nombreux et plusieurs agressions sont restées sans suite, faute d’avoir permis l’identification des auteurs, ces derniers ayant souvent dissimulé leur visage sous des masques ou des cagoules.

Suite aux interpellations, Saïd dit pourtant avoir reconnu plusieurs individus lors d’un tapissage photographique (ndlr, technique policière permettant à une victime de reconnaître une personne éventuellement coupable parmi plusieurs autres sélectionnées qui lui sont présentées sur photos ou derrière une glace sans tain). « Je l’ai reconnu car, lors de l’agression, ses cheveux, des dreadlocks, étaient bien visibles. C’est lui qui a été le premier à venir vers moi », affirme-t-il en désignant l’un des accusés. « Je reconnais aussi le second, qui se trouvait derrière lui, je me souviens de sa silhouette ».

Une vie bouleversée, une passion mise à mal par le handicap

Outils mécaniques correctement alignés sur leur établi
Avec la perte de son pouce, Saïd ne peut plus travailler comme avant dans son garage. (Illustration).

À la barre, Saïd est longuement revenu sur les conséquences de l’agression sur son quotidien. « Le pouce, il est parti jusqu’à la fin de ma vie. Il ne reviendra pas », confie-t-il, évoquant des difficultés dans les gestes les plus simples du quotidien et dans son activité professionnelle. « Tout est ralenti maintenant, de chez moi à mon lieu de travail, mais je fais face », ajoute-t-il.

Le mécanicien dit vivre difficilement l’aménagement de son poste après la perte de son pouce. « Être sur le terrain, utiliser mes mains pour réparer, c’est ma passion. Mais maintenant je suis derrière les ordinateurs. Je n’aime pas ça, mais je n’ai pas le choix », poursuit-il, visiblement éprouvé.

Originaire de Vahibé, Saïd dit enfin ne pas parvenir à tourner la page. « Ce qu’ils m’ont fait, je ne peux pas leur pardonner tout de suite. Je n’accepte pas ce qu’il s’est passé. Je ne sais pas si je vais l’accepter ou non », conclut-il.

Derrière ce témoignage et ces faits qui peuvent sembler similaires et récurrents, de nombreux dossiers n’aboutissent pas, laissant les victimes seules face aux conséquences physiques, psychologiques et sociales des violences subies. Le récit de Saïd rappelle ainsi l’importance, pour ces affaires, d’apporter des réponses judiciaires.

Les accusés encourent jusqu’à 20 ans de réclusion criminelle. Pour les trois mineurs au moment des faits, la peine maximale est ramenée à 10 ans de réclusion criminelle.

Victor Diwisch

*le prénom a été modifié pour conserver l’anonymat.

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