Derrière la vitrine de la boutique Sunday, à Mamoudzou, rien ne laisse deviner ce qui se cache à l’intérieur. Les sextoys ne sont pas exposés en devanture. Ils restent à l’abri des regards, comme les confidences qui accompagnent leur vente.
« La discrétion, c’est le plus important. Les clients savent que c’est motus et bouche cousue. Ce qui se passe dans ma boutique reste dans ma boutique ! », résume Klervi Pigeard, la gérante. À Mayotte, où la religion occupe une place importante dans la société, parler de sexualité reste délicat.
Pourtant, les chiffres témoignent d’une évolution. Chaque mois, la commerçante écoule près de 40 à 50 kilos de sextoys, un volume qui ne cesse d’augmenter. Son fournisseur lui-même s’en étonne : « Il m’a dit que Mayotte était une bonne consommatrice ».
« Je le vends comme un médicament »

Au fil des années, la commerçante est devenue bien plus qu’une vendeuse. Beaucoup de clientes viennent chercher des conseils, une oreille attentive. « Les femmes me parlent. Elles se confient à moi », témoigne-t-elle. « Avec la montée du VIH, certaines préfèrent utiliser un sextoy. Elles me disent qu’elles ne veulent pas attraper de maladie. Je le vends comme un médicament ».
Les sextoys trouvent aussi leur place dans des moments plus festifs, comme les enterrements de vie de jeune fille, où ils sont désormais fréquemment offerts en cadeau. « Moi c’est mon mari que me les a offerts », témoigne *Maria, 43 ans, qui souhaite restée anonyme. Les hommes restent nombreux à acheter pour leur compagne, souvent pour « ajouter du piquant dans la relation » ou lorsqu’ils s’absentent plusieurs semaines.
Des demandes de plus en plus personnalisées
« J’étais partie sur des choses soft. Mais il y a de la demande ». Aujourd’hui, les commandes personnalisées se multiplient. Certains produits sont particulièrement recherchés. « L’anal, je n’en ai plus. C’est ce qui se vend le mieux ».
Malgré le succès, elle exclut l’idée d’ouvrir un véritable sex-shop. « Jamais je ne ferai un sex-shop à Mayotte. Les gens n’oseraient pas rentrer dedans et je ne veux pas les mettre en vitrine ».
Un sujet moins tabou chez les jeunes
Il y a un an, Mimi vendait de la lingerie et des sextoys dans une autre enseigne de l’île. « C’était une vraie safe place où les femmes pouvaient parler librement de leur sexualité ».

Selon elle, les jeunes générations abordent désormais le sujet avec beaucoup moins de retenue. « Ce n’est plus vraiment un tabou. Notre génération est plus libérée. Pratiquement toutes mes amies ont un jouet », témoigne-t-elle, avant d’ajouter, « avec la religion, c’est encore souvent considéré comme haram (ndlr, interdit). Mais ce regard disparaît peu à peu ».
Mais le métier comporte aussi ses difficultés. Mimi évoque des comportements extrêmement déplacés de certains clients. « Des hommes me mettaient mal à l’aise. L’un m’a demandé de venir essayer les produits avec lui. Un autre m’a appelée alors qu’il était en train de se masturber ». Malgré ces expériences, elle estime que ces objets sont une bonne chose. « Pour les femmes, c’est une opportunité de mieux connaître leur corps, de penser aussi à leur propre plaisir ».
Le commerce en ligne accélère le phénomène

Cette évolution se retrouve également sur Internet. Depuis un an, Salah a lancé Plaisirs de Mayotte, une boutique exclusivement en ligne. Lui non plus ne s’attendait pas à un tel succès. « On ne pensait pas que ça prendrait autant d’ampleur. C’est vraiment le bouche-à-oreille ».
Son activité, exercée en parallèle de son emploi principal, représente désormais une cinquantaine de sextoys vendus chaque mois. Là encore, la discrétion reste essentielle. « On nous demande des colis bien emballés, des remises en main propre. Les gens veulent rester anonymes ».
À ses yeux, l’évolution des pratiques est importante. « Il faut s’ouvrir au monde, avoir un esprit ouvert. Ça fait avancer les choses, notamment sur l’égalité entre les hommes et les femmes. Et ça évite des frustrations ».
* Le prénom a été modifié
Joséphine Puig


