Une vingtaine de femmes perpétuent la fabrication traditionnelle de sel à partir du limon marin. Mais les « mama shingo » vieillissent, la relève se fait rare et le littoral se dégrade. Un savoir-faire ancestral, emblématique de l’île, menacé de disparition.

À Bandrélé, les dernières « mama shingo » à bout de souffle

Une vingtaine de femmes perpétuent la fabrication traditionnelle de sel à partir du limon marin. Mais les « mama shingo » vieillissent, la relève se fait rare et le littoral se dégrade. Un savoir-faire ancestral, emblématique de l’île, menacé de disparition.

À quelques mètres de la mangrove, à Bandrélé, la terre a séché et blanchi par endroits. Ce limon, mélange de terre et de matières déposées par la mer, constitue la matière première du sel produit ici par les « mama shigo » ou « mères de sel ».

L’eau récupérée est bouillie pour la faire évaporer et en récupérer le sel. Léo Vignal / JDM

Un savoir-faire qui se transmet depuis des générations. « Personne ne vient travailler ici s’il n’y a pas quelqu’un de sa famille », explique Salimata Hamidani, secrétaire générale de l’association qui regroupe les productrices. La présidente, Anssifati Velou, 63 ans, a commencé à aider sa mère dès l’âge de 7 ans. « C’est ma mère et ma grand-mère qui m’ont tout appris », confie-t-elle.

Aujourd’hui, une vingtaine de femmes sont adhérentes à l’association. Leur moyenne d’âge avoisine désormais les 60 ans. « Avant, il y avait beaucoup plus de production, mais ça diminue à mesure qu’elles s’épuisent », déplore Salimata Hamidani. Deux productrices sont mortes l’an dernier. Une situation qui fait craindre le pire pour la transmission de ce savoir-faire. « Si on ne trouve pas de relève, dans quelques années, il n’y aura plus de sel de Mayotte », redoute-t-elle.

Un travail saisonnier et éprouvant

Pendant la saison des pluies, qui dure environ six mois, les « mama shingo » cessent de récolter le limon, qui doit être parfaitement sec pour être travaillé. Privées de revenus durant cette période, certaines se tournent alors vers l’artisanat.

Mais même en saison sèche, leur activité reste suspendue au rythme des marées. Si initialement ces marées hautes sont indispensables à la fabrication du sel, l’évolution de l’intensité de celles-ci pose problème. « On peut désormais attendre que l’eau se retire pendant dix jours au lieu de cinq normalement », explique Anssifati Velou. Un temps durant lequel elles ne peuvent plus le récolter. « La dégradation du littoral empire encore la situation », estime la secrétaire générale de l’association « La mangrove recule et ne nous protège plus de la montée des eaux. Si ça continue, le terrain sera tout le temps sous l’eau et il n’y aura plus de sel de Bandrélé ».

« Pas de sel, pas de sous ! »

L’eau salée récupérée du limon. Léo Vignal / JDM

L’association, créée officiellement en 2001, rachète chaque mois la production aux « mama shingo ». En moyenne, 120 kilos de sel sont achetés. « Mais pas de sel, pas de sous », résume Salimata Hamidani.

En saison sèche, chaque productrice gagne autour de 200 euros par mois. Pour Salimata Hamidani, cette dépendance au climat justifierait la mise en place d’un système d’indemnisation. Elle évoque aussi un « régime d’intermittence », qui permettrait de protéger et de financer les productrices pendant les périodes où elles ne peuvent pas exercer.

Car les « mama shingo » ne bénéficient d’aucune retraite, ni couverture sociale. « Elles travaillent jusqu’à la fin de leur vie », constate la secrétaire générale. La présidente en rit : « Il faudrait déjà que je gagne un salaire pour prétendre à la retraite ».

Un savoir-faire qui ne trouve plus preneur

« Le sel ici est unique et meilleur. C’est un savoir-faire ancestral qui va se perdre », redoute Salimata Hamidani. Les productrices défendent un sel fabriqué sans additifs ni transformation industrielle, qu’elles considèrent comme meilleur pour la santé.

Les productrices défendent un sel fabriqué sans additifs ni transformation industrielle, qu’elles considèrent comme meilleur pour la santé.

Mais ce savoir-faire peine à trouver une relève. Face à la pénibilité du travail et au faible salaire, les mères préfèrent désormais encourager leurs filles à poursuivre leurs études plutôt qu’à reprendre le flambeau. « C’est trop dur comme travail. Moi, je ne veux pas faire ça », explique la petite-fille d’une « mama shingo ». « Depuis la création, ce sont les filles qui font le sel à Mayotte », rappelle Anssifati Velou, avant d’ajouter en riant : « Les hommes sont trop faibles et fainéants ».

Mina, elle, n’écarte pas complètement l’idée de prendre un jour le relais. « Pour nos mamies, je serais triste que tout ça s’arrête », confie-t-elle. À 15 ans, elle vient aider sa grand-mère plusieurs fois par semaine, comme elle le fait depuis son enfance. « Ça me permettait de la voir quand elle travaillait. Aujourd’hui, c’est pour la soulager. Elle a de grosses douleurs au dos et aux pieds », raconte-t-elle.

Des aides pour continuer

Anssifati Velou, la présidente des « mama shingo » confectionne des objets avec des feuilles de coco. Léo Vignal / JDM

Pour les productrices, la reconnaissance symbolique ne suffit plus. Le sel de Bandrele a été inscrit au patrimoine culturel immatériel français en 2025. Mais, selon Boina Halima, « mama shingo » de 70 ans, « ça n’a rien changé pour nous ». « On est exposées partout dans le monde. On nous voit, mais ça ne nous aide pas », regrette-t-elle.

Elle demande désormais des aides concrètes. « Pour qu’on puisse survivre et que les jeunes générations recommencent à s’y intéresser ».

Une table ronde réunissant la mairie, la préfecture et la direction de l’environnement est prévue lors de la prochaine Fête du sel, les 10 et 11 octobre 2026. « Les autorités ne s’intéressent pas à nos conditions de travail. Elles s’intéressent surtout aux photos et à notre image pour se mettre elles-mêmes en valeur. Mais on espère que cette réunion permettra de faire avancer les choses », témoigne Boina Halima.

Joséphine Puig

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