Alors que les grands projets structurants du territoire concernant l’accès à l’eau potable piétinent, Ibrahim Aboubacar, directeur général des services des Eaux de Mayotte, prévient : nous serons dans un système de pénurie d’eau au moins jusqu’en 2028 et en situation très tendue jusqu’en 2032.

Des tours d’eau au moins jusqu’en 2028 !

Alors que les grands projets structurants du territoire concernant l’accès à l’eau potable piétinent, Ibrahim Aboubacar, directeur général des services des Eaux de Mayotte, prévient : nous serons dans un système de pénurie d’eau au moins jusqu’en 2028 et en situation très tendue jusqu’en 2032.

A l’occasion du déplacement d’Édouard Philippe fin août à Mayotte, Ibrahim Aboubacar avait échangé avec l’ancien Premier ministre concernant les tours d’eau et la situation dans l’île. Pour lui l’inquiétude demeure, notamment sur les crédits alloués pour 2027 qui « ne semblent pas au rendez-vous sur le sujet de l’eau », a-t-il déclaré.

Pas de construction de nouveaux ouvrages depuis 25 ans

Comme l’a rappelé le directeur général des services du LEMA, la dernière construction remonte à 2001 avec la retenue collinaire de Dzoumogné. « Après la crise de 1996, il y a eu la construction de l’usine de Petite-Terre en 1997, puis la retenue de Combani en 1998 et enfin celle de Dzoumogné en 2001 ».

Ibrahim Aboubacar, directeur général des services du LEMA à l’occasion de la visite d’Edouard Phillippe à la retenue collinaire de Combani. Léo Vignal / JDM

Ibrahim Aboubacar indique que 46% de l’eau utilisée vient des retenues collinaires et des autres rivières, 10% de l’usine de Petite-Terre et le reste provient des forages (26). En saison sèche, 60 % de l’eau vient des retenues. La demande quotidienne en eau potable est de 48.000 m³ « alors que nous ne produisons que 40.000 m³ par jour ce qui fait un déficit de 8.000 m³, soit 20% ».

Les ouvrages actuellement en cours de construction comme l’usine de dessalement d’Ironi Bé et la 3e retenue collinaire (encore en phase d’études) ont pour objectif de palier ce déficit. Or ces projets s’enlisent et patinent alors que la demande est de plus en plus importante. « Il faut 6 à 7 ans pour construire une retenue collinaire et au moins 5 ans pour une usine de dessalement. Nous ne pouvons pas accélérer ces délais notamment en vertu du droit environnemental… Aussi, nous devrions avoir des tours d’eau au moins jusqu’à mi 2028 et la mise en exploitation de l’usine d’Ironi Bé avec une production journalière de 10.000 m³ ».

Concernant la 3e retenue collinaire, idem… on ne peut pas aller plus vite que la musique. D’une capacité prévue de 3 millions de mètres cubes, elle devrait être « opérationnelle » au mieux en 2032 « s’il n’y a pas de complications et si les financements se poursuivent pour la construire… Le foncier est dorénavant maîtrisé, les études environnementales sont en cours mais il faut compter deux ans pour les études et les autorisations, deux ans de plus pour sa construction, et enfin encore deux ans pour son remplissage, ce qui nous amène à 2032 ». Pour Ibrahim Aboubacar, l’enjeu de ce chantier est la poursuite des financements pour que l’usine soit opérationnelle à la date prévue. Pour cela il faut que le « contrat de progrès » se poursuive, or le directeur général des services du LEMA ne cache pas son inquiétude. « Si les crédits ne sont pas maintenus, il faudra alors attendre 2034 », prévient-il.

Une saison des pluies de plus en plus courte

Retenue collinaire, Mayotte, eau,
Lors de la crise de l’eau particulièrement sévère en 2023, la vidange des retenues collinaires était imminente.

Bien que le volume d’eau qui tombe sur le territoire est constant selon Ibrahim Aboubacar, sa répartition demeure incertaine et sa concentration à la fois dans l’espace et dans le temps est aléatoire. « On ne sait pas quand la saison des pluies commence. Il y a quelques temps elle débutait avant Noël, maintenant elle commence plus tard. La saison des pluies est de plus en plus courte, avant elle s’étendait de décembre à avril et maintenant elle ne dure que deux à trois mois de janvier à mars. Aussi, on simule par rapport à la fin février et non la fin de l’année sinon on serait obligé de vidanger les retenues ce qui serait une catastrophe », explique-t-il.

Fin août le niveau des retenues collinaires de Combani et de Dzoumogné était respectivement de 70% et 62% et sauf une arrivée précoce du kashkazi, les tours d’eau devraient se maintenir à raison de 30 heures de distribution sur 72 heures. « On est obligé de les maintenir, il n’y aura pas de variations sauf si nous avons des pluies abondantes en octobre et novembre », insiste Ibrahim Aboubacar. « Le changement climatique entraine des incertitudes des prévisions dans les cinq prochaines années », ajoute-t-il.

10.000 m³ d’eau perdus chaque jour !

En 2021, il y avait une fuite par kilomètre sur le réseau. Aujourd’hui, c’est trois par kilomètre. 77% sont identifiées après le branchement, 15% sur le réseau et 8% au niveau de l’appareil de comptage. Ce sont ainsi 85% des fuites qui vont du compteur jusqu’à la fin. « C’est un gros problème », souligne le cadre du LEMA « car nous n’avons pas de solutions juridiques vu que c’est chez les particuliers… ». Il faut ajouter à cela une détérioration du réseau à cause des tours d’eau comme il le rappelle régulièrement, « La pression et la dépression du fait des tours d’eau dégradent le réseau ». Toutefois, des efforts de recherche et de réparations ont été faits depuis 2021.

A Mayotte 80 litres d’eau par jour et par habitant soit deux fois moins que dans l’Hexagone

En 2021 il y avait une fuite/km sur le réseau. Aujourd’hui c’est trois/km. 77% sont identifiées après le branchement, 15% sur le réseau et 8% au niveau de l’appareil de comptage.

Pour Ibrahim Aboubacar, il est absolument nécessaire de reconstituer une surcapacité de production et d’avoir une marge de manœuvre de plus de 20%. « On ne peut plus gérer l’eau en système tendu. Nous devons être dans une souplesse opérationnelle pour accélérer les travaux ». 750 millions d’euros sont ainsi prévus dans la loi de programmation pour la refondation de Mayotte d’ici 2032 pour la construction des ouvrages. « Il faut qu’ils soient maintenus sinon les tours d’eau seront plus durs », avertit le directeur général des services des Eaux de Mayotte.

En outre, il pointe également du doigt l’absence de connaissance globale des nappes phréatiques du territoire même si le programme prévoit 30 forages de plus d’ici 2029, soit un doublement. « L’absence de connaissance globale du milieu par le BRGM pose un gros problème. Il n’y a pas d’étude générale… nous n’avons pas de connaissance concernant le volume d’eau souterrain à Mayotte, ni même des études sur la courantologie. Songez qu’il faut un an et demi d’études au BRGM pour trouver une vingtaine de forages… », constate-t-il.

L’usine d’Ironi Bé prévue pour 2028. Léo Vignal / JDM

Enfin, au sujet de la suspension de l’autorisation environnementale de l’usine d’Ironi Bé par le tribunal administratif, Ibrahim Aboubacar concède que c’est une situation qui n’est pas simple mais qu’à son sens c’est, à l’heure actuelle, probablement la seule solution viable pour alimenter davantage en eau le territoire. « C’est un projet à 94 millions d’euros… ajoutez à cela 20 millions d’euros en termes d’efforts aux adaptations environnementales, plus 5 millions d’euros pour des mesures compensatoires et 4 hectares donnés au Conservatoire du Littoral », indique-t-il.

Aussi concernant le projet de faire sortir le tuyau du lagon pour rejeter la saumure, il ne cache pas son scepticisme. « Sortir le tuyau du lagon coûterait plus de 100 millions d’euros ! Ce n’est pas si simple car il faudrait installer des canalisations de 65cm sur plusieurs kilomètres. Et pour traverser le lagon il faudrait le casser à certains endroits, les dégâts seraient alors considérables », soutient-il. Pour lui, il faut que les discussions sur ce projet soient apaisées et « toute raison gardée ». Les enjeux sont suffisamment urgents.

B.J.

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