À l’issue d’un cycle de tables rondes et de plus de 60 auditions consacrées aux filières économiques d’avenir des territoires ultramarins, la Délégation sénatoriale aux Outre-mer a dévoilé ce mardi 7 juillet les conclusions de son rapport d’information, dont l’ambition est de « dessiner le visage économique des Outre-mer dans 20 ans ».

Les sénateurs dressent un constat sans détour : les territoires ultramarins regorgent d’initiatives, de jeunes entreprises et de projets innovants, mais ces dynamiques restent freinées par l’absence d’une véritable politique industrielle adaptée. L’enjeu n’est donc pas de faire émerger de nouvelles idées, mais de créer les conditions permettant de transformer ces initiatives en filières solides, créatrices d’emplois et de croissance.
Les filières historiques – pêche, canne à sucre, banane, nickel ou encore ylang-ylang pour Mayotte – ne suffisent plus aujourd’hui à porter le développement économique des territoires. « La filière ylang-ylang à Mayotte, fournissant historiquement de grands parfumeurs, n’a pas su résister à une concurrence internationale féroce mais se reconstruit lentement aujourd’hui », relève par exemple le rapport.

L’enjeu pour cette filière et les autres « est de trouver un nouveau modèle plus résilient, de se réorienter vers des produits mieux valorisés (label, transformation, produits premium) et d’innover à partir de leurs sous-produits (production d’électricité, compost, cosmétiques…) ».
Alors que les Outre-mer représentent plus de 4 % de la population française, ils ne génèrent que 2,45 % du PIB national. Selon les projections de l’Agence française de développement (AFD), leur croissance pourrait demeurer quasi stagnante à l’horizon 2050 en l’absence de nouveaux relais économiques.
Pour les rapporteures Annick Girardin, Vivette Lopez et Marie-Laure Phinéra-Horth, l’enjeu est désormais de créer les conditions d’un nouveau modèle économique ultramarin. Leur rapport formule ainsi 21 recommandations destinées à poser les bases d’une véritable politique industrielle, appelant l’État à dépasser une logique d’accompagnement ponctuel pour soutenir des stratégies territoriales de long terme.
De la souveraineté avant tout
Premier constat des sénateurs : aucune filière d’avenir ne pourra se développer sans un socle solide d’infrastructures. Le rapport souligne que ces équipements constituent des outils de souveraineté économique et appelle l’État à mieux les accompagner.

La délégation propose ainsi de reconnaître les ports et aéroports ultramarins comme de véritables infrastructures de souveraineté économique, en mettant en place une programmation pluriannuelle d’investissements associant l’État, les collectivités et les acteurs économiques afin de mieux les entretenir, les moderniser et les adapter aux besoins de développement des territoires.
La souveraineté numérique figure également parmi les priorités. Les sénateurs préconisent un vaste plan ultramarin comprenant la sécurisation des câbles sous-marins, le développement de centres de données, le renforcement de la cybersécurité ainsi que la formation aux métiers du numérique.
La question énergétique occupe également une place centrale, avec l’objectif de développer dans chaque bassin ultramarin des programmes d’investissement favorisant l’autonomie énergétique grâce aux ressources locales.
Une réponse aux demandes des entrepreneurs
Ces propositions font directement écho aux auditions menées par la délégation sénatoriale auprès des acteurs économiques.
Lors d’une table ronde consacrée à l’économie de l’intelligence, plusieurs entrepreneurs ultramarins avaient alerté sur les difficultés rencontrées par les entreprises innovantes : manque de capitaux, dispositifs publics parfois inadaptés aux start-up, difficultés à changer d’échelle ou encore absence de stratégie nationale.

Les représentants de l’écosystème de l’innovation avaient pourtant souligné le potentiel des territoires dans des secteurs comme l’intelligence artificielle, la souveraineté numérique, l’agritech, la bluetech, les technologies environnementales ou encore la valorisation des ressources naturelles.
Le Sénat reprend ces constats et propose notamment la création d’un établissement financier public dédié au financement des entreprises ultramarines, regroupant les activités du groupe Caisse des Dépôts, de l’Agence française de développement, d’autres opérateurs publics et les financements de France 2030.
Les sénateurs proposent également la création d’un fonds d’investissement pan-ultramarin destiné aux entreprises innovantes en phase d’amorçage et d’accélération, afin de répondre au manque de capitaux régulièrement dénoncé par les entrepreneurs.
Adapter les règles aux réalités ultramarines
Autre axe majeur du rapport : adapter les réglementations nationales et européennes aux spécificités des territoires. La délégation appelle à l’instauration d’un véritable « réflexe Outre-mer » dans les politiques publiques.

Les rapporteures estiment que plusieurs normes freinent aujourd’hui le développement économique des territoires. Elles recommandent notamment d’adapter certaines règles européennes concernant le renouvellement des flottes de pêche, le recyclage des déchets ou encore la responsabilité élargie des producteurs.
Le rapport préconise également un pilotage plus fin de l’octroi de mer afin d’accompagner les filières émergentes, une meilleure intégration des produits locaux dans le Bouclier qualité-prix (BQP), ainsi qu’une préférence ultramarine dans certains marchés publics alimentaires.
L’objectif est de protéger les productions locales tout en leur permettant de gagner en compétitivité sur leurs marchés régionaux.
Recherche, innovation et transmission
Les sénateurs souhaitent également rapprocher davantage la recherche publique des besoins des territoires. Ils proposent que les organismes nationaux travaillent systématiquement avec les instituts présents localement et recommandent la création d’une enveloppe spécifique de l’Agence nationale de la recherche consacrée aux projets ultramarins.
Le rapport insiste aussi sur la valorisation des ressources locales, notamment à travers la pharmacopée des plantes endémiques, les savoir-faire traditionnels ou encore les signes officiels de qualité.
Enfin, plusieurs recommandations concernent la formation, avec la mise en place d’une gestion prévisionnelle des emplois dans chaque territoire, la création d’un statut de tradipraticien et l’expérimentation d’un « compagnonnage ultramarin » destiné à transmettre les savoir-faire locaux.
Mayotte concernée à plusieurs titres

Pour Mayotte, plusieurs recommandations trouvent un écho particulier. Le rapport cite notamment le développement de la filière bambou comme exemple de biomatériau de construction capable de renforcer l’autonomie économique locale.
« La filière bambou à Mayotte, dont 80 % de la valeur reste injectée dans l’économie locale, est par exemple compétitive face à l’importation de bois de construction. Une filière brique à Mayotte et en Guyane présente aussi des perspectives intéressantes », souligne le document.
Le data center mahorais est également présenté comme un atout pour développer la souveraineté numérique et accompagner l’essor de l’intelligence artificielle. « La révolution de la data passe également par les Outre-mer : ainsi, Mayotte est dotée d’un data center très abouti. Elle permet de nourrir les modèles d’IA, levier de productivité important pour les Outre-mer et de rayonnement de la francophonie, à condition de les développer sur des données en français et de qualité ».
Au-delà des secteurs eux-mêmes, les sénateurs considèrent que les territoires en forte mutation, comme Mayotte, peuvent devenir des laboratoires d’innovation à condition de disposer des infrastructures, des financements et de l’accompagnement nécessaires.

Car c’est bien le principal message du rapport : les filières d’avenir existent déjà dans les Outre-mer. Le défi n’est plus de faire émerger des projets, mais de leur permettre de franchir un cap. Pour les sénateurs, l’État doit désormais dépasser une logique de soutien ponctuel pour construire une véritable politique industrielle ultramarine, fondée sur des infrastructures de souveraineté, des financements adaptés, une meilleure prise en compte des réalités locales et un accompagnement durable des filières stratégiques.
L’objectif affiché est de transformer ces initiatives en emplois, en croissance et en souveraineté économique pour les décennies à venir.
À l’approche de l’élection présidentielle, les sénateurs espèrent que ce rapport pourra servir de feuille de route aux futurs candidats et replacer les enjeux ultramarins au cœur du débat national. « L’important est de rappeler quels sont les besoins des territoires ultramarins et comment leur donner l’élan nécessaire pour se développer. Il faut faire les choses pour les territoires d’Outre-mer, et pas seulement en Outre-mer. La différence est importante », souligne Annick Girardin.
Victor Diwisch


