Ce ne sont ni des dorures, ni une toile de maître, ni une sculpture monumentale. Ce sont de lourdes pièces de fonte marquées par le temps, un moulin à cylindres, une centrifugeuse, des engrenages et des outils qui, autrefois, faisaient battre le cœur d’une usine sucrière. Longtemps reléguée au rang de vestige industriel, la machinerie de l’ancienne usine sucrière de Longoni est aujourd’hui au centre d’un projet de sauvegarde ambitieux.
Officiellement lauréate de la 5ème édition du concours « Le Plus Grand Musée de France » dans la zone océan Indien, elle bénéficiera d’une dotation de 8.000 euros d’Allianz France pour engager sa restauration. Une récompense qui consacre autant la valeur historique de cet ensemble du XIXème siècle que la mobilisation des Mahorais, dont les votes ont permis à Mayotte de s’imposer face aux autres candidats de la zone.
Une victoire née de la mobilisation citoyenne

Pour Maude Sorlat, cheffe de projet « Le Plus Grand Musée de France », cette victoire illustre avant tout la capacité d’un territoire à se rassembler autour de son patrimoine.
« On est toujours agréablement surpris, mais nous ne sommes finalement responsables que d’une petite partie de la campagne. Ensuite, ce sont les communes qui portent leurs projets. Ce sont elles qui réussissent ce travail admirable de parler à leurs habitants, de faire passer le mot et de mobiliser tout un territoire ».
La compétition est restée très serrée jusqu’au bout entre Mayotte et La Réunion. « C’était au coude-à-coude pendant toute la compétition. Mayotte a su faire la différence », souligne-t-elle. « On fait confiance à ces communes qui sont amoureuses de leur patrimoine et qui se battent jusqu’au bout. Ce sont parfois les plus petites communes qui se mobilisent le plus et qui battent tous les records ».
Cette mobilisation citoyenne constitue d’ailleurs l’un des piliers du concours. Au-delà de la valeur patrimoniale d’un objet, c’est aussi la capacité des porteurs de projet à fédérer leur population qui a fait la différence.
Une machine qui raconte l’histoire économique de Mayotte

À première vue, il ne s’agit que d’un ensemble de pièces métalliques très lourdes et anciennes. Pourtant, derrière ces pièces de fonte se cache une page essentielle de l’histoire de Mayotte.
La machinerie provient de l’ancienne usine sucrière de Longoni, dont le développement a accompagné celui de la filière cannière à la fin du XIXème siècle. Après une première période sans installations industrielles, le domaine s’est équipé progressivement pour produire du sucre et du rhum avant d’être démantelé puis abandonné au début du XXème siècle.
Les vestiges conservés aujourd’hui, comme le moulin à cylindres, la centrifugeuse, les engrenages et autres outils proviennent de fouilles archéologiques. Ils illustrent les techniques utilisées pour transformer la canne à sucre et constituent l’un des rares témoins matériels de cette période industrielle.
Pour Maude Sorlat, c’est précisément cette dimension historique, en ce qu’elle raconte l’histoire d’une île, d’un point économique, sociale et culturelle, qui a convaincu le jury. « Nous sommes sur du patrimoine industriel. On ne peut pas vraiment parler d’une œuvre d’art. Ce qui nous a particulièrement plu, c’est son histoire, fondamentalement liée à celle de Mayotte. C’est un témoin du passé qui est arrivé jusqu’à nous et qui incarne toute une période de la vie économique et sociale de l’île ».
Un patrimoine peut-être moins spectaculaire ou esthétique qu’une peinture ou une sculpture, mais tout aussi précieux pour comprendre l’évolution du territoire.
Le plus grand musée de France n’est pas un bâtiment

La distinction obtenue par Mayotte s’inscrit dans le cadre d’une campagne nationale lancée en 2013 par la Fondation pour la Sauvegarde de l’Art Français, créée en 1921, en partenariat avec Allianz France.
Le principe du « Plus Grand Musée de France » est de mettre en lumière le patrimoine mobilier public, c’est-à-dire des objets appartenant aux collectivités ou à des structures accessibles gratuitement au public. Chaque année, les habitants, des collectivités, des associations, mais aussi des collaborateurs d’Allianz France ou encore des correspondants de la Fondation sont invités à signaler par leurs contacts et réseaux des œuvres ou objets en péril.
« Nous pensons qu’avec la richesse et la diversité du patrimoine français, le plus grand musée de France n’est finalement pas le Louvre, mais le territoire lui-même », résume Maude Sorlat. « Dans chaque mairie, chaque village, chaque coin de rue, il existe des trésors qui racontent notre histoire commune ».
Pour cette cinquième édition, près de 400 œuvres ont été proposées à travers les treize régions métropolitaines et les trois grandes zones ultramarines : Atlantique, Pacifique et océan Indien. Après une première sélection, 48 candidatures ont été retenues, avant que le public ne désigne seize lauréats.
Le jury s’est appuyé sur plusieurs critères, à commencer par l’urgence de la restauration, l’intérêt patrimonial de l’objet, la qualité du projet présenté, mais aussi l’engagement des porteurs. « Nous avons eu besoin de collectivités ou d’associations particulièrement motivées, parce qu’ensuite elles doivent mobiliser leurs habitants pendant plusieurs semaines. C’est ce qui fait vivre cette campagne », explique la cheffe de projet.
Depuis le lancement du programme en 2013, plus de 1.200 œuvres en danger ont été identifiées. Quatre-vingt-six ont déjà été restaurées ou sont en cours de restauration, grâce notamment aux 616.000 euros apportés par Allianz France.
Restaurer et redonner une place à un patrimoine oublié

Si la victoire ouvre la voie à une restauration, il n’est pas question de transformer la machinerie en objet flambant neuf. Les pièces, réalisées en fonte, sont aujourd’hui fortement touchées par la corrosion après des années d’exposition aux éléments.
« Il y a un gros travail de nettoyage à réaliser. On voit notamment de la mousse qui s’est installée », explique Maude Sorlat. La philosophie du projet est claire mais modeste. « Nous n’essayons pas de remettre cette machinerie à neuf. Nous voulons lui permettre de survivre, pour qu’elle continue d’évoluer dans le temps sans se détériorer davantage ».
Selon elle, les 8.000 euros attribués permettront de financer une part importante des premières opérations de restauration. La machinerie n’étant pas protégée au titre des monuments historiques, les travaux pourront être engagés rapidement dès que les financements seront mobilisés.
Mais le projet ne s’arrête pas à la conservation des pièces. Les porteurs souhaitent créer un véritable parcours de découverte retraçant les différentes étapes de la transformation de la canne à sucre.
« Quand Mayotte nous a présenté son projet, il y avait une vraie volonté de valorisation. Les pièces seront installées de manière à raconter la chaîne de production. Des supports de médiation accompagneront le parcours afin qu’il soit accessible aux scolaires, aux habitants comme aux touristes ». À terme, la machinerie intégrera un espace consacré au patrimoine agricole de Mayotte, avec l’ambition de transmettre une histoire parfois méconnue du grand public.
Grâce à la mobilisation des habitants de Mayotte, ces vestiges du XIXème siècle s’apprêtent désormais à entamer une nouvelle étape de leur histoire. Non plus comme de simples témoins d’un passé révolu, mais comme des objets de transmission, appelés à faire découvrir aux générations futures une page essentielle de l’histoire économique, agricole et sociale de l’île.
Mathilde Hangard


