À première vue, ce n’est qu’une plage de plus sur le littoral mahorais. Pourtant, à Hamaha, dans le quartier de Kawéni à Mamoudzou, le sable noir raconte une autre histoire. Celle d’habitants qui refusent de voir leur environnement sombrer dans l’abandon.
Réunis au sein de l’Association Racine de Kawéni (A.R.K.), ils ramassent les déchets, cultivent la terre et recréent du lien social. Une manière de prouver que l’écologie commence parfois avec un simple sac poubelle… et beaucoup de volonté.
Une plage rendue à ses habitants

Pendant des années, Hamaha Beach traînait une réputation peu flatteuse. Déchets, végétation envahissante, sentiment d’insécurité : beaucoup d’habitants préféraient éviter les lieux.
Aujourd’hui, le décor change peu à peu. Chaque week-end, des bénévoles de l’Association Racine de Kawéni sillonnent la plage, ramassent les détritus à l’aide de sacs poubelle, débroussaillent les abords et sensibilisent les riverains au respect de la plage.

« Hey madame, prends un sac poubelle pour jeter ça », lance le président de l’association, à une dame assise sur une fouta avec sa soeur et ses enfants en train de déjeuner. Une mobilisation discrète, loin des grandes campagnes de communication, mais dont les effets sont visibles. Rapidement, d’autres gens prennent le relais.
« Avant, il y avait des chiens, des jeunes qui occupaient la plage. Ça faisait peur aux gens. Aujourd’hui, on a repris en main notre plage. On voit des mamans, des jeunes, des hommes qui viennent nettoyer, il y a toujours quelques jeunes avec des chiens mais ils font des voulés avec nous, on les connaît », résume le président de l’association.
Et si la plage est visiblement plus propre, le changement ne se mesure pas seulement à la quantité de déchets ramassés. Il se lit aussi dans les usages retrouvés. Dimanche 26 juillet, les familles sont nombreuses, environ cinquante personnes sont venues profiter du lieu, petits et grands reviennent organiser des voulés face au lagon, les enfants jouent à nouveau sur le sable et les habitants réinvestissent un espace qu’ils avaient fini par abandonner.
Cultiver la terre pour nourrir le quartier

L’ambition de l’association ne s’arrête pourtant pas au bord de mer. Sur les hauteurs de la plage, à quelques mètres de l’écume, un terrain plus en hauteur doit prochainement accueillir un projet agricole porté par les bénévoles. L’idée est simple : produire localement des fruits et des légumes destinés aux habitants du quartier tout en transmettant aux plus jeunes le goût du travail de la terre.
Le projet trouve son origine dans un « don » foncier réalisé par Ida Nel, figure du monde économique mahorais. « C’est Ida Nel qui nous a donné cette terre. Elle a permis de nourrir ses enfants, donc aujourd’hui, on doit faire pareil nous aussi, cultiver la terre qu’elle nous a offerte« , explique le président.
Pour les membres de l’association, ce futur jardin ne sera pas seulement un potager. Il doit devenir un lieu d’apprentissage où les enfants découvriront les cultures, où les familles pourront participer aux plantations et où chacun retrouvera un lien avec une terre longtemps considérée comme une richesse collective à Mayotte. Dans une île où la dépendance aux importations reste forte, le projet porte aussi une réflexion sur l’autonomie alimentaire et la valorisation des savoir-faire locaux.
L’écologie comme prétexte au vivre-ensemble

Aussi, les statuts de l’Association Racine de Kawéni racontent une ambition plus large qu’une simple défense de l’environnement. Créée sous le régime de la loi de 1901, l’association affiche des objectifs multiples : insertion sociale, accompagnement scolaire, médiation, activités culturelles et sportives, plantation d’arbres, nettoyage des plages et amélioration du cadre de vie.
Autrement dit, l’environnement devient un levier pour recréer du collectif. Chaque opération de nettoyage est aussi l’occasion de faire travailler ensemble des adolescents, des parents et des anciens du quartier. Les conflits s’effacent le temps d’une matinée autour d’un râteau ou d’un sac de déchets. Les discussions reprennent, les générations se croisent et le quartier retrouve un espace commun.

À rebours des discours souvent pessimistes sur Kawéni, l’association revendique une approche pragmatique : agir d’abord, convaincre ensuite.
À Hamaha, la transformation est encore fragile. Le nettoyage devra être poursuivi, les plantations entretenues et le futur jardin cultivé sur le long terme.
Mais pour les bénévoles de Racine de Kawéni, chaque arbre planté, chaque déchet ramassé et chaque famille revenue pique-niquer sur la plage constituent déjà une victoire. Parce qu’au fond, la reconquête d’un territoire commence souvent par celle du regard que ses habitants portent sur lui.
Mathilde Hangard


