Au tribunal judiciaire de Mamoudzou les audiences s’enchaînent à un rythme soutenu. Parmi les dossiers instruits, celui d’Ahamed A. poursuivi pour aide à l’entrée irrégulière sur le territoire français. Il raconte à sa manière les drames humains qui accompagnent les traversées clandestines entre les Comores et Mayotte.
« C’est une histoire triste, commune à Mayotte »

La salle B est déjà bien remplie lorsque la présidente, Alexandra Nicolay, ouvre l’audience. À sa droite et à sa gauche siègent les assesseures Jade Traxel et Flore Guiffan. Face au tribunal, les dossiers s’empilent. « C’est un après-midi fort chargé avec onze dossiers », annonce d’emblée la présidente.
Puis vient le tour d’Ahamed A. Le jeune homme pénètre dans la salle d’audience vêtu d’un polo jaune et violet de la couleur de l’équipe de basket-ball des Lakers, et d’un jean bleu ciel troué. Il paraît frêle, de taille moyenne. Il écoute la présidente sans l’interrompre. « C’est une histoire triste, commune à Mayotte », entonne Alexandra Nicolay avant de rappeler les faits.
Le 26 juin, au large de Mtsamboro, une embarcation est repérée au nord de l’île sans s’être signalée auprès des Affaires maritimes françaises. « Il s’agissait d’un kwassa d’un seul moteur », précise la présidente. À bord prennent place huit personnes : six hommes et deux femmes. Le prévenu est soupçonné d’en être le pilote.
« C’est un dossier classique comme tous les dossiers que nous voyons ici », poursuit la magistrate. L’intéressé a reconnu avoir participé à la traversée. Il explique être pêcheur et avoir accepté cette mission parce qu’il avait besoin d’argent. Au début de l’enquête, il affirme avoir effectué seul la traversée. Les investigations établissent pourtant que huit passagers étaient bien présents à bord de l’embarcation.
« On ne saura jamais vraiment qui a commandité ce passage, ni si vous êtes véritablement le pilote ou celui qui a été désigné comme devant être le pilote », observe Alexandra Nicolay.
« Je voulais seulement gagner de quoi soigner mon enfant »

Lorsque la présidente lui donne la parole, le ton change. Le jeune homme baisse légèrement les yeux avant de raconter pourquoi il a accepté cette traversée. « Je voulais seulement gagner de quoi soigner mon enfant », confie-t-il.
Puis les mots sortent d’un seul trait. « La raison pour laquelle j’ai fait ce voyage ce sont mes problèmes car je suis marié, j’ai deux enfants, un de deux ans, et un de un an. Celui de un an est malade, je n’ai pas d’argent, il n’y a pas de travail (ndlr : aux Comores) et mon chef m’a dit que le seul travail qui existait c’était conducteur de kwassa, je pensais avoir au moins 200 euros et retourner chez moi mais je ne vais même pas avoir les 200 euros… », explique-t-il par la voix d’un interprète.
Il affirme qu’il n’avait pas l’intention de rester à Mayotte. Son objectif, dit-il, était simplement d’effectuer l’aller-retour. La présidente revient alors sur un autre élément du dossier. « On nous dit qu’il n’y a pas d’unité de soins aux Comores, vous avez dit que vous n’avez pas pu prendre votre enfant car votre patron a refusé, c’est vrai ? – Oui si mon patron m’avait autorisé, j’aurais ramené mon enfant à Mayotte », répond-il.
Le dossier ne mentionne aucun antécédent judiciaire. Il explique également qu’il ne lui reste que sa mère, malade, tandis que son épouse n’a plus de famille. Avant de regagner sa place, sa voix se fait plus faible. « Je veux être renvoyé chez moi pour être auprès de mon enfant car je n’ai pas l’idée de rester ici », soutient-il encore les yeux humides.
Une réponse pénale « exemplaire » ou une peine avec sursis ?

Pour la substitut du procureur, Lucile Eder, ce dossier ressemble à beaucoup d’autres. « C’est un dossier qui ressemble tristement à ceux qu’on a l’habitude de connaître… », souligne-t-elle. Si elle reconnaît que « l’histoire de monsieur, si elle est avérée, est d’une tristesse profonde », elle rappelle néanmoins les risques des traversées clandestines. « C’est la période des alizés, il y a de la houle, on est dans des conditions qui sont encore plus dangereuses que d’habitude ».
Pour le parquet, il est indispensable que « la réponse pénale soit exemplaire, claire et identique quand bien même les dossiers sont différents ». Le ministère public requiert six mois d’emprisonnement, le maintien en détention ainsi que le retour du prévenu aux Comores.
L’avocat de la défense ne nie pas la gravité des faits reprochés à son client mais demande au tribunal de regarder aussi l’homme qui est assis sur un banc. « C’est une histoire crédible, je veux bien la croire (…) c’est la première fois que monsieur se retrouve devant une juridiction ».
L’avocat rappelle que les huit passagers sont arrivés sans dommages corporels. « L’enfermement, depuis qu’on a aboli la peine de mort, c’est la pire peine qu’on puisse donner (…) ça me semble trop sévère alors que les passagers n’ont pas eu de dommages et que monsieur était inconnu de la justice (…) on peut partir sur une peine avec sursis », plaide-t-il.
Le tribunal a finalement suivi une réponse pénale plus sévère que celle de la défense en condamnant Ahamed A. à un an d’emprisonnement avec sursis et à une interdiction du territoire français pendant cinq ans, refermant l’audience sur une décision qui tranche avec les demandes de clémence.
Mathilde Hangard


