Gilets orange sur le dos, pagaies à la main, Farouk et Ibrahim peinent à cacher leur enthousiasme sur la plage de Mtsamboro, vendredi en fin d’après-midi. Prêts à monter à bord d’une pirogue, ils attendent le feu vert de leur moniteur d’un jour, Sena Souniadji, pour pousser l’embarcation vers le lagon. Il faut viser le bon moment, juste entre deux vagues, pour lancer la pirogue sans risquer de se blesser.

D’un seul élan, tous les trois poussent en courant. Une fois la pirogue sur l’eau, celle-ci se met à glisser, soulageant aussitôt les bras. Il ne reste plus qu’à monter à bord pour commencer à naviguer.
Les premiers coups de pagaie sont hésitants. La petite embarcation en bois zigzague, puis, dans un mouvement commun, prend la direction du large, cap sur l’îlot Mtsamboro. Les deux garçons et leur guide n’iront toutefois pas jusque-là, bien trop loin pour une pirogue surchargée, mais aussi pour ses capitaines en herbe. Pour Farouk, 15 ans, c’est la première fois qu’il s’aventure sur le lagon. Ibrahim, 12 ans, lui, a déjà fait du canoë, « il y a longtemps ».
Après une dizaine de minutes sur l’eau, ils sont de retour sur la plage accueillis par les autres enfants et adolescents qui viennent aider à sortir le bateau de l’eau. A peine a-t-il posé le pied à terre, que Sena se retrouve entouré par des dizaines de jeunes désireux de monter à bord à leur tour.
Ne pas laisser disparaître les pirogues et leur patrimoine

Organisé par l’Association pour le Développement Intégré du Nord de Mayotte (ADINM), l’évènement, dédié à la découverte, à la transmission et à la valorisation de la pirogue traditionnelle à voile, « patrimoine maritime emblématique de Mayotte », s’est déroulé sur deux jours, vendredi et samedi.
À travers des jeux, des ateliers, des initiations à la pagaie, des animations pédagogiques via plusieurs partenaires et une sortie éducative sur le lagon, les participants, principalement des jeunes venus des villages du nord de Mayotte, ont pu découvrir l’histoire de la pirogue traditionnelle, son importance dans la culture mahoraise, mais aussi les enjeux environnementaux qui lient le littoral, le lagon et les terres agricoles.

« Parmi les éléments constitutifs de la pirogue, laka en shimaoré, il y a d’abord la coque et le balancier, mais aussi une petite pièce en bois, le tibia, qui est l’élément principal de l’embarcation. C’est lui qui permet d’assembler le balancier et la coque », explique Sena Souniadji, bénévole de l’association, les pieds dans l’eau. « Il y a également la voile, que l’on peut monter et démonter facilement. Tous les éléments sont conçus pour être retirés et remis en place rapidement ».
Autrefois, les laka, mais aussi les djahazi, de plus grandes embarcations de type boutre, constituaient les principaux moyens de transport à Mayotte.

Ils permettaient notamment de relier Mtsamboro à Dzaoudzi ou Mamoudzou, bien avant l’aménagement du réseau routier. Ces embarcations étaient également indispensables au commerce, servant à acheminer marchandises et productions agricoles vers les marchés les plus fréquentés de l’île.
« À Mtsamboro, on disait que l’activité la plus pratiquée était de faire griller des cocos, puis d’aller les vendre sur les marchés », souligne Assani Nadjima, cheffe de projet environnement et agriculture à l’ADINM.
Avec l’arrivée des routes et des voitures, la pirogue a progressivement perdu son rôle central. Si quelques pêcheurs continuent de l’utiliser, beaucoup d’embarcations ont été laissées à l’abandon sur les plages.
Des pirogues à l’abandon sauvées par les artisans

« C’est en voyant ces pirogues délaissées que nous avons eu l’idée de les récupérer et de les rénover. Sur le littoral, ces carcasses étouffaient la flore et perturbaient la faune. Plutôt que d’abattre des arbres pour reconstruire des pirogues, nous avons choisi de réutiliser l’existant et d’en faire un support pour ce type d’événement », poursuit Assani Nadjima. « L’objectif de ces journées est de sensibiliser les jeunes aux pirogues et au mode de vie des anciens. C’est un patrimoine qui disparaît peu à peu, faute d’être encore utilisé ».
Le projet, financé par le Parc naturel marin et la DRAJES, a été mené en partenariat avec des artisans locaux du village, dont des artisans voiliers, il a permis de redonner vie à dix pirogues traditionnelles. Il y a près d’un an, l’association les avait présentées au public à l’occasion d’une mise à l’eau. Quatre des dix pirogues restaurées ont malheureusement été détruites par le cyclone Chido.
Le passé comme passerelle vers la préservation de l’environnement

Au-delà de l’aspect patrimonial, l’association souhaite promouvoir le recyclage, et le respect de l’environnement.
« C’est l’objectif secondaire du projet. Par exemple, ce matin, la plage n’était pas propre à notre arrivée, ce n’est pas normal », relève Assani Nadjima. « Dans cette optique, une opération de ramassage des déchets, organisée sous la forme d’une chasse au trésor, a été proposée aux participants. Parmi les équipes qui auront collecté le plus de sacs-poubelles, cinq personnes seront tirées au sort pour participer à une sortie éducative jusqu’à l’îlot Mtsamboro, encadrée par un prestataire », précise-t-elle.
Sur place, les jeunes découvriront la beauté de l’île mais aussi les phénomènes d’érosion qui l’affectent, ainsi que l’impact de l’homme sur la faune et la flore de l’îlot, qui abrite des espèces à protéger et en voie de disparition. Cette sortie doit également les sensibiliser à l’importance de ramener ses déchets après les bivouacs ou les excursions.

Enfin ils visiteront deux exploitations agricoles, afin de montrer que les monocultures ne sont pas idéales et que les plantations de bananiers, entre autres, ne retiennent pas suffisamment les sols.
Sur la plage, Farouk et Ibrahim sont félicités par Sena Souniadji. « Vous avez été le meilleur duo sur la pirogue ! », lance-t-il. « C’était trop bien, j’ai écouté les consignes et tout s’est bien passé », raconte Farouk, ravi. « J’ai beaucoup aimé utiliser la pagaie, faire un grand tour dans la mer, c’était super », ajoute Ibrahim, qui espère pouvoir retourner naviguer sur le lagon le plus vite possible.
Victor Diwisch


