À mi-parcours, moins d’un logement sur deux a été recensé. Derrière les discours officiels, une note confidentielle de l’Insee révèle une opération fragilisée, des communes désorganisées et un risque juridique majeur pour l’État comme pour les élus.

À Mayotte, le recensement dans une impasse

À mi-parcours, moins d’un logement sur deux a été recensé. Derrière les discours officiels, une note confidentielle de l’Insee révèle une opération fragilisée, des communes désorganisées et un risque juridique majeur pour l’État comme pour les élus.

Vacances, défiance, menaces, désorganisation municipale… À Mayotte, le recensement de la population ressemble moins à une formalité républicaine qu’à une épreuve de résistance. Alors que les maires réclament publiquement un sursis, une note confidentielle de l’Insee, adressée au sommet de l’État, confirme l’ampleur du naufrage. Au-delà des chiffres manquants, c’est toute la crédibilité statistique et juridique du 101ème département qui vacille.

Une alerte sous pli confidentiel

Officiellement, le recensement de la population mahoraise doit s’achever le 10 janvier 2026. Officieusement, l’Insee a déjà sonné l’alarme. Dans une note confidentielle que nous avons pu consulter, signée de son directeur général, Fabrice Lenglart, l’institut dresse un constat sévère : au 19 décembre 2025, seulement « 48 % des logements ont été recensés », alors même que la moitié de la période de collecte est écoulée.

Un chiffre d’autant plus préoccupant que, selon la pratique statistique, les premiers jours sont toujours les plus productifs. La suite relève davantage du porte-à-porte laborieux, de la persuasion et parfois de l’acharnement. À Mayotte, cette mécanique s’enraye. Le taux d’avancement varie de 31 % à 90 % selon les communes, révélant moins des différences démographiques que des écarts d’implication municipale.

L’Insee, pourtant cantonné par la loi à un rôle d’accompagnement, a multiplié les signaux d’alerte : maires contactés dès le 5 décembre, superviseurs mobilisés à plein temps, intervention du préfet auprès des communes les plus en retard. En vain. Dans certains cas, les équipes de l’institut peinent même à joindre les élus.

Quand la République se heurte au terrain

Sur le terrain, le recensement se heurte à une réalité autrement plus rugueuse que les circulaires ministérielles. Les maires l’avaient déjà dénoncé publiquement : logements vacants en raison des vacances scolaires, habitants refusant d’ouvrir leur porte, agents recenseurs livrés à eux-mêmes dans des quartiers sensibles.

La note de l’Insee confirme, sans fard, une désorganisation structurelle dans plusieurs communes : formations bâclées, lettres d’information non distribuées, affiches officielles absentes, suivi quasi inexistant des agents recenseurs. Dans certains quartiers, la collecte n’a tout simplement jamais commencé. Dans d’autres, elle est déjà terminée. Une France à plusieurs vitesses, à l’intérieur d’une même commune.

À cela s’ajoute une dimension sécuritaire rarement assumée dans les documents administratifs. Les élus évoquent des agents menacés à la machette dans des bidonvilles, une réalité qui transforme une enquête statistique en mission à haut risque. L’Insee, prudemment, n’en fait pas un axe central, mais reconnaît une « perte de contact » avec certains agents, euphémisme administratif pour abandon de terrain.

Un risque juridique et politique majeur

Derrière la bataille des chiffres se joue un enjeu bien plus lourd : la légalité même du recensement. L’article 156 de la loi du 27 février 2002 impose un recensement « général et précis ». Or, une collecte incomplète expose l’État à une fragilité juridique considérable, notamment en matière de dotations globales de fonctionnement, de répartition des sièges et de politiques publiques fondées sur la population légale.

Conscient du danger, l’Insee envisage déjà l’inévitable : des prolongations au-delà du 10 janvier, communes par communes. Une solution imparfaite, coûteuse, et qui retardera la publication des résultats nationaux. Mais même ce sursis pourrait ne pas suffire sans une reprise en main rapide des équipes locales.

La responsabilité est ici partagée, mais asymétrique. Si les communes sont légalement en première ligne, l’État reste garant de l’égalité républicaine devant la statistique. À Mayotte, où le cyclone Chido a déjà bouleversé l’habitat et les flux de population, l’échec du recensement ne serait pas un simple incident technique. Il consacrerait, une fois de plus, l’incapacité chronique des pouvoirs publics à faire correspondre le droit, le territoire et la réalité sociale.

Mathilde Hangard

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