Il est environ 6h45 lorsque les prestataires nautiques arrivent au port de plaisance de Mamoudzou. Ils se retrouvent devant l’établissement du camion blanc. Pas de ponton digne de ce nom pour les accueillir. Pas de parcours sécurisé pour rejoindre leurs embarcations. Près de deux ans après le passage du cyclone Chido, le 14 décembre 2024, le décor reste marqué par les dégâts et les installations provisoires. Leur quotidien, lui, ne l’est pas.
Les prestataires commencent leur journée en kayak

Tôt le matin, au port de plaisance de Mamoudzou, rejoindre son bateau relève d’un véritable parcours d’obstacles. Pour les professionnels qui y travaillent, le décor est devenu difficilement tenable. « Le matin, déjà quand on arrive au port, c’est l’asile. Il y a des fous, non mais sérieux, des gens qui hurlent, qui se baladent tout nus, et nous on doit traverser cette zone et commencer la journée dans une galère logistique », lâche Max, de Mayotte Découverte.
Ce matin-là, son bateau est amarré sur un corps-mort, au large du port. Pour y accéder, pas de ponton. Il faut s’aventurer sur une passerelle en béton ravagée par le cyclone. Le grillage est tordu, les ferrailles dépassent, des morceaux de béton menacent encore de tomber. Au sol, du verre, des écailles de poisson, des déchets. Par endroits, l’odeur d’urine et d’excréments de chats prend le dessus. Difficile d’imaginer ici un accès destiné à des professionnels de la mer, encore moins à des touristes.
Au bout de ce qui ressemble davantage à une digue en miettes qu’à un accès au port, trois kayaks sont attachés par des chaînes. Certains sont particulièrement endommagés. C’est avec l’un d’eux que Max doit gagner son bateau. Faute d’accès praticable, il n’a pas vraiment d’autre choix que de pagayer.
Encore faut-il pouvoir garder son kayak. Le vol est devenu une autre composante du métier. « C’est le 6ème kayak qu’on se fait voler, donc on les attache, mais parfois les jeunes coupent même les chaînes (…) On se fait dépouiller (…) Un bateau a déjà été volé, on l’a retrouvé à Nosy Be, à Madagascar ».

Pour mettre son kayak à l’eau, Max doit franchir ce qui reste de la passerelle détruite par le cyclone. Il descend les blocs de béton pieds nus, les vagues venant frapper à quelques centimètres de ses pieds. Il manque de tomber. « C’est un peu l’enfer ». Mais ce matin-là, la mer est levée. La houle rend la descente du kayak particulièrement périlleuse. Impossible pour Max de gagner seul son bateau. À la sortie de la digue, un autre prestataire propose finalement de venir le chercher.
Entre les blocs de béton et les pierres au ras de l’eau, la manœuvre est millimétrée. « Attention, vas-y avance… c’est bon, stop », lance Max. « Vas-y, saute », lui répond son ami. Quelques secondes plus tard, Max est à bord. Direction son navire. Mais à peine arrivé, un autre problème l’attend. Le bateau porte lui aussi les traces d’un quotidien devenu difficile à contrôler. « Le bateau est dégueulasse ce matin. Tous les jours, des gamins montent dessus, on se fait tout dépouiller, les trousses de secours, les cordes, les bâches, c’est n’importe quoi ».
Depuis Chido, le port de Mamoudzou est à l’abandon

Dans le port de plaisance de Mamoudzou, les stigmates du cyclone Chido restent particulièrement visibles. Des morceaux de ponton sont disséminés dans le lagon, des épaves sont encore visibles, des blocs de béton cassés gisent sur le bord, des déchets en tout genre et des objets coupants entourent cet ancien lieu. Un semblant de ponton, proche de l’Office de tourisme, permet désormais d’embarquer et de débarquer ponctuellement les clients mais les professionnels ne peuvent pas y stationner durablement leurs bateaux.
« On n’a pas le droit et c’est trop dangereux car c’est un petit ponton, pas solide, au moindre coup de vent, c’est terminé, nos bateaux seraient abîmés. Donc on les attache à des corps morts mais c’est l’enfer tous les jours les manœuvres ».

Du côté des prestataires, une histoire circule. L’entreprise chargée des travaux serait prête à intervenir et attendrait simplement le bon de commande. « Aux manettes, il y a le Département-Région et rien ne se passe (…) on a eu une réunion avec le Département il y a trois mois et depuis rien, on nous balade », affirment les professionnels nautiques. Impossible, pour eux, de savoir pourquoi. Ce qu’ils constatent, en revanche, c’est que le temps passe, que leur activité, elle, continue, et que la situation du port de plaisance s’enlise sans perspective favorable.
Les équipements les plus élémentaires font eux aussi défaut. Un taquet aurait été cassé après avoir été percuté par une barge et, selon les professionnels du nautisme, n’aurait toujours pas été réparé plusieurs semaines plus tard.
En Petite-Terre, l’épreuve du plein

Et alors qu’à terre, les infrastructures manquent cruellement, la journée en mer de Max ne fait que commencer. Il met le cap sur Petite-Terre pour prendre du carburant et récupérer des clients, avant de revenir vers Grande-Terre pour compléter son embarcation. À chaque traversée, il faut jongler avec les horaires, les clients, la météo, les marées et l’état des accès. Depuis le passage du cyclone, chaque journée commence et se termine par les mêmes bricolages, les mêmes manœuvres et les mêmes risques.
À Dzaoudzi, l’absence d’un accès adapté pour le ravitaillement en carburant oblige les professionnels à positionner leur bateau contre un long mur très haut pour faire le plein, avec parfois de longues heures d’attente. « On peut attendre très longtemps pour faire le plein. Le soir, quand tu rentres de ta journée en mer et que tu as deux intercepteurs qui ont mille litres à faire, t’en peux plus ». La marée complique encore les opérations : « En dessous de 1m20, tu peux pas faire le plein ».

Même le nettoyage des embarcations relève du système D : faute d’accès à l’eau douce, les prestataires utilisent de l’eau de mer, à coups de seaux. « C’est juste pas correct, on n’a pas d’accès à de l’eau douce, donc pour nettoyer le bateau, on est obligés d’utiliser de l’eau de mer », explique le marin, en lançant des seaux d’eau sur son embarcation. Et la fatigue finit par peser : « Le soir, on n’en peut plus avec le kayak. S’il fait chaud, t’es en plein cagnard sur le kayak, t’es épuisé, et quand il y a une pluie battante, non c’est plus possible ». Puis vient le constat, presque résigné : « C’est pas satisfaisant, ni pour nous, ni pour les clients ».
À Dzaoudzi, charger une glacière suppose d’escalader un mur

Vers 7h20, Max rejoint l’école de voile de Dzaoudzi, l’ACHM. D’autres professionnels sont déjà là. Pour récupérer les glacières contenant nourriture et boissons, les bateaux doivent s’amarrer le long du fameux mur. Les amarres sont tendues. Le mur est haut. Sa surface est couverte de coquilles d’huîtres. Il faut grimper sur plusieurs mètres. Puis redescendre avec les glacières livrées par un autre prestataire.
Une scène qui pourrait presque sembler irréelle si elle ne représentait pas une partie du quotidien des professionnels. « C’est juste super dangereux, un marin s’est ouvert le tibia comme cela, un autre s’est blessé en tombant c’est l’enfer ». Max plaisante sur ses capacités d’escalade. « Je suis un chimpanzé », lâche-t-il en substance.
Mais derrière l’humour, les blessures sont bien réelles. En contrebas, la petite zone d’accostage concentre du verre, des morceaux de métal, des déchets et des objets coupants. Pour des professionnels qui doivent embarquer des touristes plusieurs fois par jour, la situation paraît difficilement tenable. « Beaucoup de marins ont été blessés, un s’est ouvert le tibia, l’autre est tombé, bref c’est n’importe quoi », commente un autre prestataire nautique.
À l’arrivée des touristes, la carte postale efface l’envers du décor

Un peu avant 7h45, les premiers clients petits-terriens arrivent. Nouvelle manœuvre. Il faut les faire monter à bord sans glisser. « Attention, tenez-vous à moi ! », lance un prestataire. « La manœuvre pour faire monter les gens est dangereuse, le ponton glisse avec la vase », ajoute-t-il.
Quelques minutes plus tard, le ton change. « Bonjour, bienvenue à bord ». Pour les clients, la journée commence. Le lagon apparaît. Les dauphins, les tortues, les paysages, les eaux turquoise. Mayotte vend alors exactement ce qu’elle a de plus précieux : son environnement marin. Max espère leur faire découvrir des pépanocéphales ce matin. La mer s’offre soudainement à perte de vue, et le contraste est particulièrement brutal.
Car derrière cette carte postale, il y a encore la rude logistique du matin, les blocs de béton, les vols, le mur à escalader, les glacières à porter, l’eau de mer pour nettoyer et les manœuvres dangereuses. « Faut pas penser à ce soir, refaire tout ça dans le sens inverse, car sinon tu fais plus ce métier, on le fait encore car c’est un métier passion, mais c’est chaud ».
Bientôt deux ans de promesses et toujours pas de ponton
Ce ras-le-bol ne date pas d’hier. En juin dernier, les opérateurs nautiques avaient même envisagé de perturber temporairement la circulation entre Grande-Terre et Petite-Terre pour réclamer des infrastructures adaptées. Leur demande reste la même. Pouvoir travailler, embarquer et débarquer leurs clients dans des conditions dignes et sécurisées.
Depuis des mois, les professionnels disent avoir entendu les mêmes engagements, comme sécuriser l’embarquement des passagers, lutter contre les vols et les dégradations, et surtout reconstruire à Mamoudzou un véritable ponton, comme celui d’avant, détruit par Chido. Mais sur le terrain, ils disent surtout avoir été écoutés sans être vraiment compris. Et l’attente mêlée à un silence, nourrit désormais un profond sentiment d’abandon. « On a le sentiment d’avoir été menés en bateau, sans mauvais jeu de mots, et abandonnés complètement ».
Les professionnels affirment par ailleurs que certains éléments de l’ancien ponton de Mamoudzou auraient été déplacés vers Petite-Terre et seraient désormais utilisés notamment par les forces de l’ordre ou pour d’autres besoins privés.
« Les trois-quarts des pilotes sont en burn-out »

À force de composer chaque jour avec ces conditions, l’épuisement gagne les professionnels. « Les trois-quarts des pilotes sont en burn-out car les conditions sont super difficiles », témoigne l’un d’eux.
La journée commence à 7h45 avec les premiers clients jusqu’à 16h, mais une fois les sorties en mer terminées, la journée est loin d’être finie pour ces professionnels. Il faut nettoyer le bateau, restituer les glacières, escalader le mur, faire le plein, revenir au port, amarrer le bateau, puis revenir par ses propres moyens sur la terre ferme. « C’est épuisant ».
Entre-temps, les pilotes assurent bien plus que la navigation. Ils recherchent et observent les mammifères marins, sensibilisent les visiteurs, assurent les embarquements et débarquements, servent les repas et transportent les glacières jusqu’aux îlots. Le tout sous le soleil et la chaleur, avec des opérations qui deviennent parfois ubuesques. « On est des marins, donc on est exposés au soleil, à la chaleur, et quand tu prends des dizaines de seaux d’eau de mer pour nettoyer le bateau car pas d’eau douce, que tu rentres en kayak pour atteindre la digue et laisser ton bateau, que ton kayak est plein d’appâts ou de pisse, que tu manques de tomber en rentrant sur une digue pleine de vase, cassée, avec des objets coupants, c’est un sketch, on est morts le soir franchement », raconte encore l’un d’eux.

Et pendant que ces professionnels tentent tant bien que mal de poursuivre leur activité, les chapiteaux du tourisme commencent à s’installer à quelques mètres de là.
Le Salon du Tourisme et des Loisirs de Mayotte doit se tenir les 11, 12 et 13 septembre prochains, place de la République à Mamoudzou. Présenté par l’AaDTM comme un rendez-vous destiné à valoriser les richesses touristiques de l’île, il met cette année l’accent sur le bien-être, la nature et la redécouverte du territoire. Le montage a commencé dès le 7 septembre. Des dizaines d’exposants sont annoncés et, sur le papier, tout y est. L’île, ses loisirs, son lagon, ses sorties nature et ses établissements hôteliers.
Mais à quelques mètres de cette vitrine touristique, ceux qui tiennent à bout de bras cette attractivité économique, pourtant défendue par le Département-Région de Mayotte et la Ville de Mamoudzou, continuent d’escalader des murs, de s’amarrer avec des moyens de fortune et de nettoyer leurs bateaux à l’eau de mer, dans un décor ravagé au point mort depuis deux ans.
Un prochain blocage du port de plaisance en préparation
Cette fois, la menace des professionnels de la mer est clairement formulée. « Bientôt on va être obligés de montrer les crocs de plus en plus fort. À un moment on va venir jusqu’à cinquante bateaux et on va bloquer l’île », affirme un prestataire. Ces marins assurent vouloir rester soudés. Leur colère dépasse désormais la seule question du port. Elle concerne leur sécurité, celle de leurs clients et, plus largement, l’image d’une île qui veut faire du tourisme un moteur de son économie. « C’est pour le bien de Mayotte, on essaie d’être soudés et unis. Comment une île aussi belle et son lagon peut être encore comme ça deux ans après Chido, c’est pas possible ? », commente un marin abasourdi.
« Je ne comprends pas, vraiment, comment c’est possible de laisser ça à l’abandon, à Mayotte, alors que cette île est entourée d’eau, le lagon c’est tout ce qu’elle a quoi, j’hallucine », surenréchit une dame de passage venue déposer sa fille pour une sortie bateau. Le lagon, lui, est toujours là. Les dauphins, les tortues et la barrière de corail aussi. Reste à savoir combien de temps ceux qui les font découvrir accepteront encore de tenir. Car cette fois, les professionnels le préviennent. Le prochain rendez-vous ne se jouera pas autour d’une table, mais sur l’eau.
Mathilde Hangard



