
« Plus de la moitié du travail, c’est moi ! », insiste la lycéenne dont le nom de plume, ou pseudonyme, est Anonyma. L’IA lui aurait principalement servi à reformuler les phrases, corriger ses fautes d’orthographe et concevoir l’illustration de couverture.
Dès les premières pages, elle interpelle la République : « Je suis Française. Pourquoi dois-je encore le prouver ? ». Un peu plus loin, elle questionne : « La France. Je suis ton enfant. Pourquoi ai-je parfois l’impression d’être adoptée ? ».
Si elle s’est tournée vers l’intelligence artificielle, c’est d’abord par manque de confiance. « Je fais beaucoup de fautes. Je ne suis pas très forte en français. Mes parents ne parlent pas français. J’avais peur qu’on se moque de mon orthographe », confie-t-elle.
Elle raconte avoir également demandé à l’outil d’adoucir certaines formulations lorsqu’elle évoquait le Gouvernement. « Je voulais que les dirigeants prennent mon message au sérieux ».
L’IA va encore davantage fragiliser les choses
Pour Vincent Lahoche, directeur de l’Agence régionale du livre et de la lecture (ARLL) de Mayotte, « c’est un non-sens », qui soulève toutefois une question plus large que celle de cette jeune auteure.

« Je ne suis pas opposé au progrès ni aux nouvelles technologies. Mais lorsqu’une personne a quelque chose à dire, il faut qu’elle l’écrive avec ses propres mots. Le rôle d’un éditeur est précisément d’accompagner un auteur, de retravailler son texte. Utiliser l’intelligence artificielle c’est nier ce travail ».
« On parle de création et tout est automatisé. C’est un vrai problème ! », estime-t-il. D’autant que le marché du livre est déjà saturé, avec près de 72.000 nouveautés publiées chaque année en France. « Il n’y a pas besoin d’une surproduction. L’IA va encore davantage fragiliser les choses ».
Pour autant, le directeur de l’ARLL refuse de réduire le débat à l’usage de l’intelligence artificielle. Selon lui, cette publication met surtout en lumière les fragilités du territoire.
Une librairie pour environ 120.000 habitants
À Mayotte, seuls une quinzaine d’auteurs sont publiés. L’île ne dispose que d’une librairie pour environ 120.000 habitants, contre une pour près de 20.000 en métropole. Plusieurs bibliothèques détruites par le cyclone Chido n’ont toujours pas rouvert, tandis que certaines communes, comme Sada, n’en ont tout simplement pas. Dans le nord de l’île également, l’accès aux livres demeure particulièrement limité. « On a fait venir à Mayotte pour 600.000 euros de livres qui sont restés dans les cartons », se désole le directeur de l’association.

À cela s’ajoute un taux d’illettrisme bien supérieur à la moyenne nationale. « C’est un véritable fléau », déplore Vincent Lahoche. Il regrette l’absence, depuis huit ans, d’un schéma de lecture publique, pourtant obligatoire. « Ça va devenir une catastrophe. Mayotte est en train de perdre ses talents et sans culture, une société elle meurt. Mais ce n’est pas une priorité pour les élus locaux », déplore-t-il.
Pour tenter d’inverser la tendance, l’ARLL proposent régulièrement des ateliers d’écriture, mène des projets auprès de personnes détenues et lance des concours d’écriture. « On va passer dans la majorité des communes durant l’été », déclare-t-il, « j’invite cette jeune fille à venir y participer avec grand plaisir ! ».
Joséphine Puig


