Ils passaient leurs journées et nuits au chevet des patients, tout en guettant un appel de la préfecture. Depuis près de trois mois, 47 médecins diplômés hors Union européenne (PADHUE) du Centre hospitalier de Mayotte (CHM) vivaient dans un étrange entre-deux : indispensables au fonctionnement de l’hôpital, mais sans titre de séjour valide.
Pendant près de trois mois, ces praticiens ont continué à assurer consultations, gardes et urgences tout en craignant un contrôle de police, l’impossibilité de rejoindre leurs proches ou une remise en cause de leur présence sur le territoire. Leur situation a finalement été régularisée jeudi 16 juillet, au lendemain de la réouverture de la préfecture. Mais pour eux, cette issue ne règle qu’une urgence. Elle ne met pas fin à une précarité administrative qu’ils redoutent de voir ressurgir au prochain blocage.
Ils soignaient la population, mais vivaient eux-mêmes dans l’irrégularité

L’histoire est restée discrète. Aucun communiqué, aucune manifestation, aucune prise de parole publique. Pendant plusieurs semaines, les 47 médecins concernés ont préféré continuer à exercer, convaincus que leur situation finirait par se débloquer.
Pourtant, à mesure que les semaines passaient, leurs titres de séjour arrivaient à expiration sans être renouvelés. En cause, selon les différents témoignages recueillis, l’impossibilité d’accéder au service des étrangers de la préfecture, régulièrement paralysé par les blocages organisés par des collectifs opposés à l’immigration ou à l’accueil de réfugiés à Mayotte. Les conséquences, elles, se sont empilées.
Sans document de séjour valide, certains médecins racontent avoir été contrôlés par la Police aux frontières (Paf). D’autres n’ont pas pu quitter Mayotte pour retrouver leurs familles ou leurs enfants restés dans leur pays d’origine. Plusieurs évoquent également des contrôles vécus comme particulièrement éprouvants, dans un climat où la question migratoire occupe une place centrale dans le débat public local.
« On sait que les collectifs vont encore fermer la préfecture d’ici quelques mois »

Mais, jeudi 16 juillet, la perspective d’un dénouement a rapidement pris le dessus. « Nous avons eu notre renouvellement de titre hier. La préfecture nous a bien reçus », raconte aujourd’hui un médecin ayant requis l’anonymat. Le soulagement est toutefois mesuré. « On sait que les collectifs vont encore fermer la préfecture d’ici quelques mois ».
Cette inquiétude est d’autant plus forte que la plupart de ces praticiens ne sont pas de passage. « Cela nous donne un sentiment de frustration pour la suite car nous, les médecins diplômés hors Union européenne, nous restons longtemps ici à Mayotte. Nous prenons des contrats de longue durée ».
Puis cette phrase, qui résume à elle seule le paradoxe et la subtilité de leur situation : « J’avoue qu’être sans papiers à Mayotte, c’est plus compliqué qu’en France métropolitaine, même une seule journée ». Puisqu’à Mayotte, un titre de séjour n’est pas seulement un document administratif. Il constitue surtout un sésame indispensable dans un territoire où les tensions autour de l’immigration sont permanentes, où les contrôles sont fréquents et où le service des étrangers de la préfecture est régulièrement paralysé par des blocages. Pendant plusieurs semaines, ces médecins ont ainsi continué à faire fonctionner l’unique hôpital de l’île, tout en sachant qu’un simple contrôle pouvait les placer dans une situation particulièrement délicate.
Une régularisation soutenue par la direction du CHM
Face à cette situation, la direction du Centre hospitalier de Mayotte affirme avoir entrepris des démarches auprès des services de l’État afin d’aboutir à une résolution de ces difficultés. « Nous avons pris contact avec la préfecture par le biais de l’ARS. La préfecture nous a expliqué que l’accès à ses services sont bloqués (…) Le collectif a libéré l’accès hier matin [ndlr : le 15 juillet]. Nous avons eu la garantie que les demandes seront traitées en prioritaire », nous indiquait la direction du CHM, jeudi 16 juillet 2026.
Le même jour, la préfecture de Mayotte nous a confirmé cette chronologie. « Les médecins concernés ont tous été reçus ce matin. Dès la réouverture des services, ils ont été les premiers usagers pris en charge afin que leur situation puisse être examinée en priorité. Leur situation administrative a désormais été régularisée et les démarches nécessaires ont été accomplies ».
Tous les praticiens ont ainsi obtenu un document leur permettant de retrouver une situation régulière, mais pour des durées différentes. Certains médecins se sont vu délivrer un récépissé de demande de carte de séjour, valable trois mois. Ce document leur permet de justifier de leur situation administrative, mais il ne constitue qu’une étape avant la délivrance d’une carte de séjour, généralement valable un an selon les médecins interrogés. D’autres, dont le contrat au CHM prend fin avant la fin de l’année 2026, ont reçu une Autorisation provisoire de séjour (APS) valable jusqu’au terme de leur engagement, soit trois ou quatre mois.
« La même galère recommencera encore et encore »

Une régularisation qui met fin à plusieurs mois d’incertitude, mais qui, pour les praticiens concernés, ne règle pas définitivement la question. Car derrière le soulagement demeure une inquiétude : celle de voir cette même situation se reproduire dans quelques mois. Car le problème pourrait ressurgir très rapidement. Les récépissés délivrés cette semaine expirent dans trois mois. Si de nouveaux blocages de la préfecture intervenaient à compter du mois d’octobre prochain, certains médecins craignent de se retrouver une nouvelle fois sans document valide avant même d’avoir pu obtenir leur carte de séjour.
« La même galère recommencera encore et encore », résume l’un d’eux. Les praticiens ne réclament pas un régime dérogatoire. Ils demandent que les médecins diplômés hors Union européenne exerçant durablement à Mayotte puissent bénéficier directement d’une carte de séjour d’au moins un an, comme cela se pratique généralement après le récépissé.
Cette demande répond à une réalité professionnelle, estime encore l’un d’eux. Certains médecins doivent régulièrement se rendre à La Réunion ou en métropole pour effectuer des stages hospitaliers, suivre des Diplômes universitaires (DU), passer des examens ou présenter des concours indispensables à leur évolution de carrière. Or le récépissé actuellement délivré ne leur permet pas ces déplacements.
À leurs yeux, cette revendication dépasse ainsi leur situation personnelle. « Cela permettra d’avoir des médecins mieux formés et plus compétents au service de la population mahoraise, tout en contribuant à réduire le nombre d’évacuations sanitaires évitables », résume l’un des praticiens.
Il aura fallu l’intervention de l’hôpital, de l’ARS et la réouverture de la préfecture pour débloquer en quelques heures une situation qui durait depuis trois mois. Le cas des 47 médecins révèle une faille plus large : à Mayotte, les tensions autour de l’immigration peuvent parfois paralyser un service administratif dont dépendent des milliers de parcours de vie. Même ceux qui soignent le territoire n’y échappent pas.
Mathilde Hangard


