Chaque matin, dans le camp de Tsoundzou II, la journée commence doucement. Les premières silhouettes sortent des abris faits de bâches et de bambous. Des enfants transportent des bidons. Des habitants se lavent, se brossent les dents, préparent les quelques affaires du jour. Derrière les toiles colorées, la vie reprend comme dans n’importe quel village.

Sauf qu’ici, les maisons sont provisoires, les rues n’existent pas vraiment et l’eau se mérite. À quelques mètres de la route, derrière l’organisme Coallia, un immense camp s’est développé depuis plusieurs mois. Il n’est plus seulement un alignement de tentes de fortune : il ressemble désormais à une ville parallèle, construite sans plan, au gré des arrivées et des besoins. Des cases sous bâches s’entassent dans les passages, s’enfoncent dans la végétation, gagnent les champs de bananiers, traversent les zones proches de la mangrove et avancent jusqu’aux abords du lagon.
Tsoundzou II est devenu le troisième grand camp de personnes exilées à Mayotte ces dernières années. Après celui de Cavani, puis les regroupements autour de Kwalé et de la route nationale à Tsoundzou II, puis le camp installé à Tsoundzou II avant son démantèlement, les habitants se sont déplacés quelques centaines de mètres plus loin. Les lieux changent, mais la réalité demeure : des personnes ayant fui des conflits, des violences ou des situations d’insécurité attendent toujours une solution.
« Depuis sept mois, nous vivotons. Nous essayons de vivre. Nous sommes là en train de patienter », raconte Arthur, 30 ans, originaire de République démocratique du Congo (RDC). Assis devant son abri, sur deux chaises en plastique, avec King, un autre habitant rencontré dans le camp, il observe cette vie suspendue. « La situation est précaire. Il manque de l’eau. Les gens se battent pour prendre de l’eau. Les maisons sont dans des conditions inhumaines. Il n’y a pas d’aliments. Nous sommes des humains mais nous vivons dans des conditions inhumaines. On supporte tout ».
La bataille quotidienne de l’eau

Dans le camp, la question de l’eau structure chaque journée. Quatre rampes sont installées pour permettre aux habitants de remplir leurs bidons. Pour certains, il faut marcher plusieurs centaines de mètres avant d’y accéder. Les files se forment devant les robinets. Les bouteilles et les réservoirs s’empilent. Les enfants participent eux aussi à cette tâche quotidienne.
À côté du point d’eau, quelques sanitaires apparaissent. L’état des installations rappelle la fragilité de cette organisation improvisée. « L’eau coupe. On nous a dit qu’on allait chercher des solutions mais cela fait trois ou quatre mois et ça coupe toujours », explique Arthur. « Les toilettes sont minuscules, il y en a cinq et nous sommes peut-être deux mille personnes ».

La zone d’accès à l’eau est un lieu où se concentrent les difficultés du camp. On y vient pour remplir ses réserves, mais aussi pour discuter, chercher des informations, raconter son parcours.
Alexis, arrivé de République démocratique du Congo, explique faire bouillir l’eau avant de la boire. Ancien éleveur dans son pays, il dit connaître les risques liés à une eau de mauvaise qualité. « J’ai étudié à l’école en RDC. Je sais que l’eau peut donner des maladies, donc je fais attention », raconte-t-il. Dans ce camp, quelques gestes simples deviennent des contraintes quotidiennes : trouver de l’eau, la transporter, la conserver, éviter les maladies.
Des parcours marqués par la guerre

Beaucoup d’habitants rencontrés viennent du Nord-Kivu, dans l’est de la République démocratique du Congo, une région marquée par les violences armées. Arthur et King racontent avoir fui lorsque le M23* est arrivé dans leur région. Le premier tenait une épicerie, le second était petit commerçant. Leur parcours les a conduits jusqu’en Tanzanie, où les conditions de vie sont devenues difficiles.
« On a été obligés de quitter la Tanzanie car ils ont failli nous chasser et on a failli revenir au pays », racontent-ils. Ils ont ensuite rejoint Dar es-Salaam avant de prendre la mer vers les Comores, puis Mayotte à bord d’un kwassa. Arthur a laissé derrière lui sa femme et ses trois enfants.
« Je ne sais pas s’ils vont bien aujourd’hui, ce qu’ils sont devenus », dit-il, ému. Depuis décembre, il attend. « Nous avons des problèmes d’insécurité dans notre pays. Au niveau psychologique, on est instables. Nous voulons que la paix règne en RDC. Nous demandons l’asile, qu’on nous aide ».
Des histoires de violence et d’exil
À quelques mètres de là, Julienne sort d’un abri. Elle a 33 ans, elle vient également de RDC. Elle porte des vêtements rouges. Son regard est fixe lorsqu’elle raconte son histoire. Elle explique avoir été enlevée dans son pays alors qu’elle était enceinte de cinq mois, après que son mari a refusé de rejoindre un groupe armé. Elle raconte les violences subies, la fuite, la peur de retourner chez elle.
Son parcours l’a menée au Rwanda puis en Tanzanie avant son arrivée à Mayotte. Aujourd’hui, elle vit dans ce camp avec le souvenir de ce qu’elle a traversé et sans véritable perspective. Comme elle, Héritier raconte avoir tout laissé derrière lui. « J’ai laissé ma maison. Je suis parti juste avec un pantalon et un caleçon », dit-il.
Devant la rampe d’eau, il décrit son quotidien avec colère et fatigue. « Être dans une case de trois mètres carrés avec des enfants et des garçons de 13 ans, ce n’est pas normal ». Il évoque aussi les difficultés sanitaires, les passages dans la mangrove, les moustiques, les infections. « Les associations font ce qu’elles peuvent, mais elles ne peuvent pas tout gérer ».
Les enfants grandissent dans l’attente

Dans Tsoundzou II, les enfants sont partout. Ils jouent entre les cases, accompagnent leurs parents aux points d’eau, observent les adultes organiser la vie du camp. Mais certains ne vont pas à l’école. Claudine a 14 ans. Elle rêve d’écriture et de réalisation. Malgré le contexte, elle continue de créer.
« J’avais un projet de réaliser un dessin animé mais c’est mal barré. Nous avons fui la guerre mais je continue à écrire. Je fais des scénarios, des dialogues », raconte-t-elle avec un sourire.
Sa sœur Dorcas attend une place en terminale. Maman Justine, une habitante du camp, tente d’organiser des activités pour les plus jeunes. Certains jours, ils sont plus de cinquante autour d’elle. Mais les moyens manquent. Des livres, des cahiers, des espaces adaptés : tout fait défaut.
Une ville provisoire devenue durable

Dans les zones les plus éloignées de l’entrée du camp, les constructions sont plus récentes. Les nouveaux arrivants s’installent là où il reste de la place. Les bambous apparaissent partout. Les bâches deviennent des murs. Les habitants adaptent les abris aux contraintes du terrain.
« Quand l’eau arrive, tout est mouillé. Alors on construit en hauteur, sinon l’eau monte », explique Magnifique, l’un des responsables de la sécurité du camp. Plusieurs nationalités vivent aujourd’hui à Tsoundzou II : des personnes venues de RDC, mais aussi du Yémen, d’Éthiopie, du Rwanda, du Burundi, de Somalie ou encore d’Afghanistan.
À l’extérieur du camp, des policiers orientent parfois les nouveaux arrivants vers le site. « Allez ici », leur indiquent-ils. Le camp continue donc de grandir. Chaque mois, selon plusieurs habitants, de nouvelles personnes arrivent. À Tsoundzou II, la question n’est plus celle d’un simple campement provisoire, mais celle d’une zone durablement installée dans le paysage de Mayotte.
Depuis trois ans, l’île voit apparaître ces espaces de survie, déplacés d’un quartier à l’autre au rythme des opérations d’évacuation. On démantèle les camps, mais on ne fait pas disparaître les trajectoires qui y conduisent. Derrière les bâches et les bambous, ce sont toujours les mêmes vies suspendues, les mêmes demandes d’asile, les mêmes attentes sans réponse. Jusqu’au lagon, Tsoundzou II raconte ainsi moins l’émergence d’un camp que l’installation silencieuse d’une réalité que les politiques publiques peinent à traiter.
Mathilde Hangard
*Le Mouvement du 23 mars, également appelé M23, est un groupe armé, actif dans le Nord et le Sud-Kivu en république démocratique du Congo (RDC), créé le 6 mai 2012 par des officiers des forces armées de la république démocratique du Congo (FARDC), entrés en rébellion contre le gouvernement congolais.


