
Pendant longtemps, parler de santé mentale est resté un sujet tabou à Mayotte, où les traditions et les représentations culturelles ont souvent freiné le recours à un accompagnement psychologique. Pourtant, les chiffres publiés dans le rapport d’activité 2025 de la Mission Locale montrent que les besoins existent et qu’ils se sont fortement accentués après le passage de Chido.
Pour mesurer l’ampleur de la situation, la Mission Locale a interrogé 1.253 jeunes sur l’île, dans les semaines qui ont suivi le cyclone. L’objectif était de comprendre leurs besoins les plus urgents, d’évaluer les pertes matérielles, mais aussi de prendre la mesure de leur état psychologique.
Les résultats montrent que le choc a été profond. En effet, près d’un jeune sur deux (42%), disait ressentir un stress important. Trois sur dix présentaient des signes de dépression. À cela s’ajoutent des difficultés très concrètes : 38% ont vu leur logement endommagé et 84% ont perdu des biens essentiels.
Une détresse qui dépasse les dégâts du cyclone

Ce sentiment, s’est rapidement traduit par une hausse des demandes d’accompagnement concernant la santé mentale. En 2025, 163 jeunes ont bénéficié d’un suivi psychologique individuel, contre 54 l’année précédente. Les professionnels de santé ont été confrontés à diverses situations telles que : le stress post-traumatique, l’anxiété, des troubles du sommeil ou encore le deuil.
Mais le cyclone n’explique pas tout, il a surtout aggravé des plaies déjà présentes. Sur les 7.620 demandes enregistrées par la structure l’année dernière, 1.734 concernent des problématiques liées à la vie sociale et à la santé.
Les conflits familiaux représentent 10 % des situations accompagnées, tout comme les difficultés de logement. Les angoisses liées à la situation administrative comptent pour 4%, tandis que les équipes accompagnent aussi des jeunes confrontés à un manque de confiance en eux, à des troubles psychiques ou à un deuil.
Une mobilisation renforcée après Chido
Face à cette situation, la Mission Locale, dit avoir rapidement adapté son accompagnement. Dans un premier temps, les équipes ont maintenu le lien avec les personnes les plus touchées grâce à des appels téléphoniques, des permanences décentralisées et un travail de proximité dans plusieurs communes de l’île. Cette présence sur le terrain a permis d’identifier rapidement les profils les plus fragiles.

Par la suite, un dispositif de soutien psychologique renforcé a été mis en place, en mobilisant la psychologue de la structure, des psychologues partenaires ainsi que des cellules d’écoute. Au total, 90% des jeunes suivis ont bénéficié d’un suivi personnalisé.
Mais l’accompagnement ne s’est pas arrêté à l’aspect psychologique. Pour alléger ces personnes, la Mission Locale a proposé des aides financières, mobilisé des dons venus du réseau des Missions Locales et accéléré les entrées en Contrat d’engagement jeune (CEJ) afin de sécuriser les parcours des plus fragiles.
En parallèle, plusieurs actions collectives ont aussi été organisées, notamment autour de la prise de parole en public, de l’estime de soi, de la construction du projet professionnel ou encore des tests d’orientation RIASEC. « Plusieurs ateliers ont été organisés afin de renforcer les compétences psychosociales et l’insertion professionnelle des jeunes accompagnés », indique la Mission Locale.
Le défi de l’accès aux soins
Si davantage de jeunes acceptent aujourd’hui de demander de l’aide, l’accès aux soins reste un défi sur le territoire. Les données du Panorama sanitaire de l’Agence Régional de Santé Mayotte (ARS) et de l’Observatoire Régional de la Santé Mayotte (ORS), publiées quelques mois avant la catastrophe, rappellent que l’île comptait seulement 23 psychologues pour 100.000 habitants, soit cinq fois moins que dans l’Hexagone !
Malgré tout, le recours aux soins reste encore pourtant très faible. Selon ces mêmes données, seulement 2% de la population consulte un professionnel de la santé mentale. Parmi les personnes de 15 ans ou plus déclarant souffrir d’une dépression, une sur dix uniquement bénéficie d’un suivi psychologique.

Cette difficulté à franchir le pas est aussi racontée par la nouvelle génération. Une ancienne lycéenne de Petite-Terre à Mayotte, aujourd’hui étudiante en métropole, et souhaitant garder l’anonymat, explique avoir consulté un psychologue seulement après son départ de l’île, n’osant pas en parler à ses proches. « Je me persuadais que ça allait passer avec le temps, je faisais beaucoup de cauchemars par rapport au cyclone. Mais ce n’est que quand je suis arrivée dans ma ville d’études, que j’ai sauté le pas », partage la jeune femme.
Le passage du cyclone Chido aurait donc permis d’accélérer légèrement la prise de conscience autour de la santé mentale des jeunes à Mayotte. Pour Nadia Djoumoi, directrice générale de la structure, cet accompagnement restera un enjeu central dans les prochaines années. « Investir dans les jeunes, c’est investir dans l’avenir de Mayotte. C’est cette conviction qui continuera de guider l’action de la Mission Locale dans les années à venir », confie-t-elle dans le bilan annuel.
Shanyce MATHIAS ALI.


