Le souffle est toujours le premier indice. Une colonne de vapeur blanche s’élève quelques secondes au-dessus de la mer avant qu’une surface sombre ne frôle la surface, avant de la rompre. Puis la nature reprend ses droits. Vendredi 3 juillet, plusieurs prestataires nautiques, parmi lesquels Mayotte Explo, Mayotte Découverte et Lagon Aventure, ont eu le privilège d’observer une baleine à bosse dans les eaux mahoraises. Quelques jours auparavant, le 29 juin, un premier cétacé avait déjà été aperçu. L’information selon laquelle les baleines sont de retour a rapidement circulé.
Mais pour David Lorieux, chargé de missions scientifiques à Ceta’Maoré, l’intérêt de cette première rencontre dépasse en quelque sorte l’émotion qu’elle suscite. Derrière chaque observation se cache un travail scientifique minutieux qui, année après année, permet de lever le voile sur les déplacements de l’une des espèces les plus emblématiques de l’océan Indien.
« On ne peut pas dire que la saison a commencé mais on peut dire que les premières baleines ont été observées en début de saison », explique-t-il. La nuance est importante. Car les individus aperçus au tout début de l’hiver austral ne représentent pas encore la population qui fréquentera le lagon durant les semaines suivantes.
Les premiers arrivants ne sont pas forcément les principaux acteurs de la reproduction

Les baleines à bosse effectuent chaque année l’une des plus longues migrations du règne animal. Après plusieurs mois passés à s’alimenter dans les eaux riches de l’Antarctique, elles parcourent plusieurs milliers de kilomètres jusqu’aux eaux tropicales de l’océan Indien où elles se reproduisent et mettent bas.
Mayotte représente pour elles l’une de ces zones d’accueil. Les eaux relativement chaudes, protégées par le lagon, offrent des conditions favorables aux femelles accompagnées de leurs baleineaux et aux interactions entre adultes durant la période de reproduction.
Pour autant, les premiers individus observés ne correspondent pas forcément à ce profil. « Il s’agit d’individus jeunes qui ont commencé la migration un peu plus tôt. Je ne pense pas que ce soit un individu reproductif, donc soit un gros mâle chanteur ou une mère qui va mettre bas », précise David Lorieux à propos de la première baleine à bosse observée au début du mois.
Autrement dit, les premières baleines aperçues ne sont probablement que les éclaireurs d’une migration plus importante. Les grands mâles reproducteurs, connus pour leurs chants complexes, ainsi que les femelles gestantes ou accompagnées de leurs petits, pourraient arriver plus tard dans la saison. Et la distinction n’est pas anodine, elle rappelle surtout que la migration des baleines n’est pas un déplacement uniforme ou homogène, mais un phénomène progressif, où les différentes catégories d’individus n’empruntent pas nécessairement les mêmes calendriers.
L’an dernier, en 2025, la première baleine avait été observée dès le 3 mai, près de deux mois plus tôt qu’en 2026. Ce décalage ne permet toutefois par encore de tirer des conclusions sur une éventuelle modification des migrations. Les variations interannuelles sont fréquentes et peuvent dépendre de nombreux facteurs environnementaux, comme les conditions océaniques, la disponibilité alimentaire dans les zones australes ou encore les conditions météorologiques rencontrées durant le trajet.
Derrière chaque mammifère, une identité à retrouver

Pour les chercheurs, à chaque nouvelle observation de baleine dans le lagon mahorais, le premier réflexe est de savoir si cet individu est déjà connu ou s’il s’agit d’une nouvelle venue. Chaque baleine à bosse possède en effet des motifs noirs et blancs uniques sous sa nageoire caudale. Comme une empreinte digitale, cette signature naturelle permet d’identifier individuellement les animaux grâce à la photographie.
Le premier réflexe des équipes comme celle de Ceta’Maoré est donc de comparer les clichés recueillis avec leur catalogue local. « C’est un individu encore jamais observé à Mayotte, on a comparé avec la base de données locales », explique David Lorieux.
Mais le travail ne s’arrête pas ici, aux frontières de Mayotte. « Et on a mis [ndlr : les photographies] sur la plateforme Happywhale, la plateforme internationale, pour savoir si c’est un nouvel individu ou savoir s’il a déjà été observé quelque part dans l’hémisphère Sud (…). Et ça, on va le faire avec toutes les baleines qu’on a observées depuis le début avec Ceta’Maoré et celles qu’on va continuer d’observer ».
Happywhale est aujourd’hui l’un des principaux outils collaboratifs de suivi des baleines à l’échelle mondiale. Les chercheurs déposent leurs photographies pour que les algorithmes de reconnaissance d’image recherchent automatiquement d’éventuelles correspondances avec des individus photographiés ailleurs dans le monde.
Chaque correspondance permet de reconstituer les itinéraires empruntés par un même animal entre différentes zones de reproduction ou d’alimentation. Une baleine photographiée à Mayotte pourrait ainsi avoir déjà été observée au Mozambique, à Madagascar, à La Réunion ou même dans les eaux antarctiques.
Un laboratoire à ciel ouvert

En effet, ce travail s’inscrit dans un dispositif scientifique plus global que les seules observations réalisées autour de Mayotte. Tout au long de l’année, Ceta’Maoré conduit le programme WUJUA, qui signifie « connaître » en shimaoré. Ce programme est consacré à l’étude des mammifères marins présents dans les eaux mahoraises.
Durant la saison des baleines, le suivi est considérablement renforcé, affirme David Lorieux. « Oui, on continue notre suivi WUJUA, qui veut dire « connaître » en shimaoré, pour l’étude des mammifères marins en général, mais avec une intensification pendant la saison des baleines. Nous avons également des sorties organisées dans le cadre du programme régional appelé MISTRAL, qui va du Mozambique jusqu’à l’Australie et qui a pour but de disposer de plus d’informations sur les baleines à bosse à Mayotte et dans toute cette partie du globe ».
L’objectif est donc double. D’une part, améliorer les connaissances sur les populations qui fréquentent le canal du Mozambique et l’archipel des Comores. D’autre part, comprendre les connexions entre les différents sites de reproduction de l’océan Indien. Chaque observation contribue alors à une base de données régionale qui dépasse largement les frontières de Mayotte.
Les scientifiques ne travaillent d’ailleurs pas seuls. Les observations réalisées lors des sorties scientifiques sont complétées par celles des plaisanciers, pêcheurs, plongeurs et professionnels de la mer. Le bilan de la saison 2025 en témoigne. Trente-sept baleines à bosse avaient été observées autour de l’île. Onze d’entre elles n’avaient jamais été identifiées auparavant, portant à 112 le nombre total d’individus connus dans le catalogue mahorais. Et fait encore plus marquant, aucune recapture n’avait été enregistrée cette année-là. Chaque baleine identifiée représentait donc un nouvel individu.
« L’année dernière, nous avons eu très peu d’observations »
En 2025, le mois d’août s’était imposé comme la période la plus favorable aux observations, devant septembre, tandis que les mois de juillet, octobre et novembre avaient enregistré moins de signalements.
« Chaque signalement compte et contribue à la protection des baleines à bosse et de leur habitat. On continue d’être attentif. De nombreuses espèces de cétacés sont observables tout au long de l’année. Restons tous des observateurs responsables du lagon de Mayotte », rappelait Ceta’Maoré au terme de la saison 2025.
Aujourd’hui, David Lorieux reconnaît néanmoins que « l’année dernière, nous avons eu très peu d’observations », une réalité qui renforce encore la valeur scientifique de chaque observation.
Observer mais sans déranger

L’engouement suscité par le retour de ces baleines impose également une vigilance extrême sur l’eau. Plus les mammifères viendront profiter des eaux de Mayotte, et plus les sorties en mer devraient augmenter elles aussi. Le scientifique tient donc à rappeler que les règles encadrant l’approche des mammifères marins ne relèvent pas du simple bon sens, mais d’un cadre juridique précis. « Il s’agit d’une réglementation nationale, c’est donc une loi et non une recommandation », insiste-t-il.
À Mayotte, l’ensemble des eaux est inclus dans le Parc naturel marin. Les baleines, les dauphins et les dugongs y bénéficient d’une protection stricte. « Il est interdit de s’approcher à moins de cent mètres des mammifères marins, qui sont des espèces protégées dans une aire marine protégée. À Mayotte, toutes les eaux sont dans le Parc naturel marin ».
Au-delà de cette distance minimale, plusieurs recommandations visent à réduire les perturbations : ne jamais couper la trajectoire des animaux, éviter de les poursuivre, maintenir une vitesse inférieure à cinq nœuds à proximité afin de limiter les nuisances sonores et ne pas dépasser deux bateaux dans un rayon de trois cents mètres.
L’une des consignes surprend parfois les plaisanciers : il est déconseillé d’arrêter le moteur. « Toujours avoir le moteur embrayé pour réussir à avoir le son du bateau », explique David Lorieux. « La baleine doit savoir où se trouvent les bateaux, en les entendant, afin d’éviter de les percuter ».
Alors que la saison ne fait que commencer, les scientifiques espèrent voir les observations se multiplier dans les prochaines semaines. Pour le plaisir des regards tournés vers le large, mais surtout pour nourrir un patient travail de recherche engagé depuis plus de dix ans.
À l’heure où les océans subissent une pression croissante des activités humaines, chaque trajectoire recensée devient une donnée précieuse, non seulement pour comprendre l’évolution de ces géantes marines, mais aussi pour mesurer, année après année, ce que leur présence dit encore de l’état de nos mers.
Mathilde Hangard


