À Mayotte, les mois de juillet et d’août marquent le début de la saison des Grands Mariages. Pour les femmes mahoraises, deux éléments restent indissociables au quotidien et lors de ces événements : le salouva et les bijoux traditionnels, généralement en or, ou parfois en argent. Ces parures sont offertes à la mariée, soit pendant le Manzaraka, ou lors d’une cérémonie entièrement consacrée.
Pendant longtemps, ces bijoux étaient presque exclusivement fabriqués à Mayotte par des artisans spécialisés dans l’orfèvrerie traditionnelle. Aujourd’hui, ils sont de moins en moins nombreux à exercer. À Labattoir, Abdallah Saïd fait partie de ceux qui continuent à perpétuer ce métier appris au sein de sa famille.
Un savoir-faire transmis de génération en génération
Cela fait maintenant quarante-huit ans qu’il travaille l’or et l’argent. Lorsqu’il a commencé, Mayotte n’était pas encore un département français. « Mon grand frère était bijoutier, c’est lui qui m’a tout appris et lui-même avait appris avec les anciens de la famille. Chez nous, ce métier se transmet de génération en génération », raconte le bijoutier.
Il avait quatorze ans lorsqu’il a commencé son apprentissage après ne pas avoir été admis en classe de sixième, donc forcé de quitter les bancs de l’école. « Je ne voulais pas rester sans rien faire. J’ai appris le métier et j’ai tout de suite aimé créer et travailler ces matières ».

Dans son atelier, chaque bijou demande du temps, Abdallah Saïd est spécialisé dans le travail du filigrane, une technique minutieuse qui consiste à réaliser de fins motifs avec des fils d’or ou d’argent. « Il faut être calme, minutieux et ne surtout pas se précipiter. Par exemple, pour fabriquer un bijou avec le motif « cigarette », il me faut une dizaine de jours », explique-t-il.
Parmi les créations les plus recherchées figurent le bijou « cigarette » en raison de sa forme, l’Ylang-Ylang, le Gnora, qui signifie « étoile », ou encore le Msoila, dont la forme rappelle un tapis de prière. Ces modèles font partie du patrimoine culturel mahorais et restent associés aux mariages traditionnels.
Une profession confrontée à de nouvelles difficultés
Cette période, autrefois la plus importante de l’année pour les artisans, ne connaît plus le même engouement. « Il y a trois ou quatre ans, pendant les grandes vacances, on avait énormément de clients. Aujourd’hui, les gens viennent, regardent les vitrines et repartent », déplore-t-il.
Selon lui, le passage de Chido a profondément bouleversé la situation économique des familles. Beaucoup ont dû consacrer leur budget à la réparation de leur maison et certains mariages ont été reportés. Même si sa boutique n’a pas été directement touchée, Abdallah Saïd dit avoir subi une série de cambriolages juste après le cyclone, pour un préjudice d’environ 120.000 euros.

À ces difficultés s’ajoute une concurrence de plus en plus forte. En effet, de nombreuses familles choisissent désormais d’acheter leurs bijoux à Dubaï, ou en Inde, où les prix sont souvent plus attractifs.
Une situation qui pénalise les artisans locaux, même si certains clients reviennent finalement vers eux. « Il y a des personnes qui achètent là-bas mais qui préfèrent finalement les modèles traditionnels. Alors ont fait fondre leurs bijoux pour en fabriquer de nouveaux ».
Cependant, le phénomène qui inquiète le plus les bijoutiers reste toutefois le plaqué or. À première vue, certaines copies ressemblent fortement aux bijoux traditionnels, et leur prix, beaucoup plus bas, attire beaucoup d’acheteurs. « C’est vraiment ce qui nous assomme ! Dans notre tradition, c’est de l’or véritable que l’on offre à la mariée. Cette tradition existe toujours, mais le plaqué or risque de l’effacer ».
Autre obstacle de taille, la hausse spectaculaire du prix de l’or. Selon lui, le gramme se trouvait autrefois autour de 30 euros, contre environ 200 euros aujourd’hui dans l’Hexagone et près de 120 euros à Madagascar, une augmentation qui impacte forcément le coût des bijoux fabriqués à la main.
Transmettre le métier pour préserver la tradition

Malgré ces difficultés, l’artisan ne compte pas abandonner son métier et continue à transmettre son savoir. Son fils a appris à ses côtés et quelques jeunes viennent régulièrement dans son atelier pour découvrir les techniques de fabrication.
« Je suis prêt à former des jeunes ! Il faut transmettre ce savoir-faire comme nos anciens l’ont fait avec nous. Pour cela, il faudrait qu’on soit accompagnés pour pouvoir former cette nouvelle génération ».
Après près d’un demi-siècle passé derrière son établi, le bijoutier reste animé par la même passion. « Ce métier, c’est toute ma vie, c’est grâce à lui que j’ai nourri ma famille pendant des années ».
Shanyce MATHIAS ALI.


