Adopté le 2 juillet dernier par le Sénat dans le cadre du projet de loi d’urgence agricole, un amendement autorise, sous conditions strictes, des opérations d’abattage de chiens errants dans les territoires ultramarins, dont Mayotte. Ces opérations ne pourront être décidées par le préfet qu’en dernier recours, en cas d’échec des captures et de persistance d’attaques contre des personnes ou des animaux domestiques.
Le projet de loi d’urgence agricole, déposé par le Gouvernement le 8 avril dernier, vise à renforcer les capacités de production agricole française et à mieux protéger les exploitations. Il a été adopté en première lecture par l’Assemblée nationale le 2 juin, puis par le Sénat, qui y a intégré plusieurs modifications, dont cet amendement.
Le texte doit désormais être examiné en commission mixte paritaire (CMP) afin de parvenir à une version commune entre députés et sénateurs.
Des « opérations de destruction » des chiens errants

L’amendement, porté par la sénatrice martiniquaise Catherine Conconne et plusieurs élus du groupe Socialiste, Écologiste et Républicain (SER), concerne la Guadeloupe, la Guyane, la Martinique, La Réunion et Mayotte.
Il prévoit qu’après des opérations de capture demeurées infructueuses et en cas de persistance d’attaques contre des personnes ou des animaux domestiques, le préfet puisse autoriser, par arrêté motivé et pour une durée maximale de deux mois, des opérations de destruction des chiens errants. Ces interventions pourraient être réalisées par les forces de l’ordre, les lieutenants de louveterie, des agents assermentés ou encore des chasseurs réquisitionnés.
Les auteurs de l’amendement expliquent vouloir combler un vide juridique. Ils rappellent notamment qu’à Mayotte, le tribunal administratif avait annulé, le 15 novembre 2023, un arrêté préfectoral organisant des battues administratives contre les chiens errants, faute de base légale. Selon eux, cette évolution législative permettrait d’encadrer juridiquement des interventions aujourd’hui impossibles, alors que certains éleveurs procèdent parfois eux-mêmes à des tirs.
« Acheter des congélateurs pour y stocker les corps plutôt que de nous donner les moyens »

À Mayotte, cette évolution législative suscite des réactions parmi les associations de terrain qui interviennent quotidiennement auprès des animaux errants.
Sandrine Klein Allouard, présidente de l’association L’Arche d’Hélios, qui recueille des chiens et chats errants ou abandonnés avant de les faire adopter, principalement dans l’Hexagone, se dit « fermement opposée » aux campagnes d’euthanasie.
Elle explique avoir exprimé cette position lors d’une réunion organisée par la préfecture en septembre 2025. « J’étais la seule choquée de voir qu’on parlait d’acheter des congélateurs pour y stocker les corps plutôt que de nous donner les moyens de prendre les animaux en charge », raconte-t-elle.
Des chiens sauvés, majoritairement adoptés
Selon elle, les financements devraient prioritairement être consacrés à des campagnes massives de stérilisation, avec l’appui de vétérinaires venus de l’extérieur, lors d’opérations ponctuelles, « deux fois par an », dans un « hôpital de campagne ». Les trois cabinets vétérinaires de Mayotte ne disposant pas, selon elle, des capacités suffisantes pour répondre à l’ampleur du phénomène.

La présidente de l’association estime aussi qu’il y a un manque de structures d’accueil, l’un des principaux obstacles aujourd’hui. « Il faudrait déjà avoir une structure d’accueil sur place pour placer les chiens. Beaucoup de policiers n’interviennent pas pour récupérer les chiens, car ils disent ne pas avoir de solutions ».
« En 2026, il n’y a aucune fourrière à Mayotte, à part One Dog à Kawéni qui est saturée », continue Sandrine Klein Allouard, rappelant que les 17 communes ont pourtant l’obligation de disposer d’un service de fourrière.
Elle affirme avoir présenté aux services de l’État les filières « d’exfiltration et d’adoption » développées par son association depuis plusieurs années. « Depuis janvier 2026, sur 64 chiens pris en charge, 59 ont été adoptés », indique-t-elle, estimant que davantage de moyens permettraient d’offrir une alternative à l’euthanasie pour de nombreux animaux. « Ce sont des chiens appréciés et capables de se réinsérer. Les chiens sont des êtres vivants avec des droits », conclut-elle.
Une « fausse solution » dénonce l’association Stéphane Lamart
Cette disposition est également vivement contestée par l’Association Stéphane Lamart, spécialisée dans la défense des droits des animaux.
Son président-fondateur, Stéphane Lamart, estime que les campagnes d’euthanasie menées dans plusieurs territoires ultramarins ont déjà démontré leurs limites. L’association rappelle qu’entre 3.000 et 4.000 chiens sont euthanasiés chaque année en Martinique et plus de 7.000 à La Réunion, sans effet durable sur la population de chiens errants.
Elle considère, dans le même sens que l’association L’Arche d’Hélios, que la mesure proposée ne traite pas les causes du phénomène, liées selon elle à l’absence de prévention et de contrôle des naissances.
Des meutes qui circulent dans les quartiers

En attendant la mise en place de solutions durables, la présence de chiens errants demeure un sujet récurrent dans de nombreuses communes de l’île. Certains sont parfois récupérés par des délinquants et utilisés comme signe de puissance, voire dressés au combat, renforçant les inquiétudes liées à leur dangerosité potentielle.
Des habitants dénoncent régulièrement des meutes circulant dans les quartiers, aux abords des écoles, sur les plages ou encore jusque dans les cours des habitations pour fouiller les poubelles. La question dépasse la simple nuisance : plusieurs attaques sur des personnes et des animaux d’élevage ont été signalées ces dernières années, tandis que les communes peinent à contenir la prolifération des animaux.
Cette situation s’explique par plusieurs facteurs : abandons, absence d’identification des chiens, reproduction non maîtrisée, mais également moyens limités pour assurer les captures et la prise en charge des animaux.
Une réponse publique centrée sur la capture

Face à cette réalité, l’État privilégie jusqu’à présent une approche fondée sur la capture, la responsabilisation des propriétaires et la lutte contre la maltraitance animale, dans une logique de gestion progressive de l’errance canine.
Selon le bilan 2025 du « Plan Chiens », 247 chiens et chiots ont été capturés, principalement en Petite-Terre et dans le sud de Mayotte, au cours de dix opérations partenariales. Les animaux jugés en bonne santé ont été proposés à l’adoption. Parallèlement, 25 dossiers de maltraitance animale ont été ouverts, aboutissant à 14 condamnations, tandis que 180.000 euros ont été accordés aux communes mobilisées dans le dispositif. Le plan rappelle une responsabilité partagée entre l’État, les communes et les propriétaires de chiens.
Au-delà des dispositifs de capture, la question de l’errance canine à Mayotte renvoie surtout à la capacité d’engager une politique de prévention durable, fondée sur la stérilisation et la maîtrise des naissances. Pour l’heure, les réponses restent largement centrées sur la gestion des situations d’urgence et des risques immédiats, sans véritable inflexion vers une stratégie de long terme. Un choix qui en rappelle d’autres.
Victor Diwisch


