Un gendarme et un agent hospitalier racontent deux agressions en série dont ils ont été victimes, survenues dans la nuit du 21 juin 2026 en Petite-Terre. Face à eux, un jeune homme agité nie en bloc et conteste une identification centrale. Le tribunal doit trancher entre récits fragmentés et certitudes judiciaires.

« Vous nous prenez pour des chiens ! » : dans la salle B du tribunal, un procès sous tension

Un gendarme et un agent hospitalier racontent deux agressions en série dont ils ont été victimes, survenues dans la nuit du 21 juin 2026 en Petite-Terre. Face à eux, un jeune homme agité nie en bloc et conteste une identification centrale. Le tribunal doit trancher entre récits fragmentés et certitudes judiciaires.

Dans la salle B du tribunal judiciaire de Mamoudzou, l’audience de comparutions immédiates s’installe dans une concentration presque immédiate. Les bancs sont presque pleins, les regards circulent, le public regarde silencieusement en direction du tribunal.

Mayotte, tribunal judiciaire,
De nombreuses affaires ont été jugées en comparution immédiate lundi 29 juin 2026 au tribunal judiciaire de Mamoudzou. Mathilde Hangard / JDM.

Sur le banc des prévenus, un jeune d’une vingtaine d’années, Djadid D., est installé, mais rarement immobile. Il se retourne sans cesse, cherche sa mère du regard qui est assise dans la salle, lui adresse parfois un sourire, puis revient vers son avocat. Une agitation continue, presque nerveuse, qui tranche avec la rigidité attendue de l’audience.

La présidente, Alexandra Nicolay, tente de dérouler les faits. Mais très vite, le prévenu interrompt, devance, coupe. Le ton monte sans exploser. « Moi, madame ce que je veux savoir… », lance-t-il. Réponse immédiate : « Je n’ai pas fini de dire ce qu’on vous reproche ! ». Mais il insiste encore quelques minutes après. « Voulez-vous être…? », entonne la présidente. « Je veux être jugé maintenant ! », coupe brièvement le prévenu.

Le rond-point du Mékong ou une nuit qui se répète à l’identique

Interco' Outre-mer, intercommunalités, Chido, Mayotte
Le jeune prévenu réside chez sa mère dans le quartier de la Vigie en Petite-Terre.

Les faits remontent au soir de la fête de la musique, le 21 juin dernier, en Petite-Terre. Deux agressions rapprochées ont été commises dans la même nuit, avec un même mode opératoire selon l’accusation, mais racontées à travers deux récits distincts.

La première victime à la barre, Maxime B., est un gendarme mobile, en mission de renfort à Mayotte depuis le 5 mai. Cette nuit-là, il rentre à sa caserne après avoir surveillé un restaurant. Alors qu’il se trouve à proximité de l’entrée, son retour est interrompu net.

Il décrit l’arrivée soudaine d’un groupe, puis très vite cette impression d’être encerclé sans avoir le temps de réagir. Un jeune homme se distingue alors, porteur d’un long couteau de cuisine. Autour du gendarme, les silhouettes s’agitent. Le gendarme explique que ses agresseurs lui fouillent ses poches et ses effets personnels disparaissent — un briquet, des cigarettes, son téléphone, en le menaçant avec la lame du couteau, maintenue près du visage. Le gendarme précise qu’il s’en sort indemne physiquement. Mais surtout, au moment des faits, il fixe et se concentre sur le visage de celui qu’il décrit comme son agresseur. Il explique avoir cherché à mémoriser ses traits dans l’instant, malgré la pression de la scène.

Puis ses agresseurs s’éloignent dans une autre direction. Quelques minutes plus tard, c’est Ali K. qui est victime à son tour. Lui aussi présent, à la barre du tribunal, explique qu’il s’apprêtait à passer la nuit chez lui avec ce qu’il décrit comme sa « conquête du soir » lorsqu’il est à son tour pris pour cible à proximité de son domicile. La scène, selon lui, est rapide. Un groupe l’entoure. Sa copine est menacée, couteau sous la gorge. La pression est immédiate.

Devant le tribunal, il témoigne : « J’étais entouré avec six ou sept personnes avec des machettes, c’est la première fois que ça m’arrive (…) ils étaient tous cagoulés, j’étais stressé, je leur ai dit prenez tout ce que vous avez à prendre, ma copine elle a failli faire une crise cardiaque, j’ai eu peur pour elle ». Il précise ne pas avoir pu identifier les auteurs, en raison des cagoules et des conditions de l’agression.

Un prévenu qui nie et se contredit 

La veille de ces deux agressions, le jeune homme était entendu par les gendarmes pour une autre affaire.

Sur le banc, Djadid D. ne tient pas en place. Il se retourne souvent, fait des mouvements de bras, regarde tout autour de lui. Puis il se penche vers le public, revient dans l’audience, repart aussitôt. Une présence instable, qui tranche avec le rythme cadré des échanges.

Quand les faits sont rappelés : vols aggravés, violences en réunion, usage d’une arme, récidive, il coupe immédiatement. « Non il ment, je ne suis pas un voleur, je suis connu pour avoir des couteaux, mais je ne suis pas un voleur », dit-il en s’adressant au gendarme victime.

La présidente tente de garder le fil. Elle revient sur les contradictions, notamment sur sa version de la rencontre avec le gendarme. Le prévenu nie, ajuste, puis revient sur une autre explication : « Je l’ai vu une seule fois, j’étais en train de fumer et il m’a contrôlé », avant de s’exclamer dans une colère. « En France, ça se passe comme ça, y’a pas besoin de preuve, on dit c’est lui, vous nous prenez pour des chiens, et on va à Majikavo ! ». 

La phrase traverse la salle. Elle suspend un instant l’échange, sans pour autant l’interrompre. La présidente recadre : « Vous avez dit au début que vous ne l’avez pas vu (ndlr : le gendarme victime), et finalement vous avez dit que vous l’aviez vu ». Mais le prévenu continue de bouger, de commenter, de répondre avant même la fin des questions.

Quand il évoque sa situation personnelle, le ton change encore, sans transition : « Je vis chez ma mère, je fais des stages chez Carrefour pour trois mois (…) j’ai déposé mon CV à la mairie mais on m’a même pas répondu ». Puis, dans le même mouvement : « Si on m’appelle pas (…) je vais vendre de la drogue ». La présidente conclut ce passage sans insister : « On vous remercie pour votre sincérité ». 

Reconnaître dans la nuit : une certitude au centre du dossier

Gendarmerie, Mayotte
À Mayotte, le port de cagoules par certains jeunes délinquants complique à la fois l’identification des auteurs par les enquêteurs et la reconnaissance des agresseurs par les victimes. Photographie d’illustration / Gendarmerie de Mayotte.

Au cœur du procès, une question simple structure tout le reste : qui a été reconnu, et dans quelles conditions ? Le gendarme victime de cette agression affirme avoir formellement identifié le prévenu malgré son visage à moitié dissimulé. Il explique avoir fixé certains détails au moment de l’agression, dans un temps très court, en concentrant son attention sur un visage. « Je me suis concentré pour mémoriser son visage », dit-il.

Il évoque des repères précis : le regard, le front, le nez. Une mémoire construite dans l’urgence, mais qu’il assume pleinement à la barre. Un élément renforce encore son témoignage : il affirme avoir interpellé le même jeune homme la veille des faits. Une proximité temporelle qui, selon l’accusation, donne du poids à la reconnaissance.

En face, la défense insiste sur la fragilité de ce type d’identification dans un contexte nocturne, avec plusieurs agresseurs et une forte pression. « Dire c’est lui ce n’est pas suffisant (…) on ne peut pas transformer une impression en preuve, sinon on ne juge plus des faits, on juge des sensations (…) si une personne est en stress aigu comment peut-elle reconnaître précisément son agresseur ? », interroge l’avocat en soulignant également qu’aucun objet volé n’a été retrouvé et qu’aucun élément matériel ne viendrait corroborer ces déclarations.

Le parquet plaide coupable 

Le parquet, représenté par Lucile Eder, estime que les éléments du dossier convergent vers la culpabilité du prévenu malgré ses contestations. Elle souligne le contexte des faits et la situation des victimes, notamment du gendarme venu en mission sur l’île. « Il est détestable de se retrouver devant votre juridiction en tant que partie civile surtout quand on vient en mission de maintien de l’ordre ». 

Pour la magistrate, la reconnaissance effectuée par l’une des victimes reste déterminante, même en contexte nocturne : « Lorsqu’on reconnaît quelqu’un qui nous a agressé, on reconnaît le visage, le ton, le son de la voix ». 

Elle insiste également sur la cohérence des éléments entre les deux scènes et sur le passé judiciaire du prévenu en état de récidive légale. Le parquet a requis en conséquence quatre ans d’emprisonnement assortis d’un sursis probatoire de deux ans, avec une obligation de soins, une interdiction de port d’arme et interdiction de contact avec les victimes, estimant que la gravité des faits tient notamment à « l’usage d’une arme » et à leurs conséquences pour les parties civiles.

Après avoir délibéré, le tribunal a retenu la culpabilité du prévenu et prononcé une peine de trois ans d’emprisonnement, mettant un terme à une audience tendue où les versions se sont affrontées jusqu’au bout.

Mathilde Hangard

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