« Avec Ebola le taux de létalité peut être considérable » avertit le Professeur Xavier Lescure

Face à l’inquiétude grandissante du fait de la propagation du virus Ebola dans les pays d’Afrique des Grands Lacs, le Professeur Xavier Lescure, infectiologue à l’hôpital Bichat, a accordé une interview exclusive au JdM dans laquelle il revient sur la dangerosité de ce virus. Même s’il ne se veut pas alarmiste pour l'instant, il appelle toutefois à une très grande vigilance.

Le directeur général de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), Tedros Adhanom Ghebreyesus, a dit ce mardi être « profondément préoccupé par l’ampleur et la rapidité » de l’épidémie du virus Ebola qui frappe la République démocratique du Congo. (DR : OMS)

Suite à l’annonce par l’OMS dimanche dernier déclarant que l’épidémie du virus Ebola en Ouganda et en République démocratique du Congo (RDC) constituait une « urgence sanitaire publique de portée internationale », l’inquiétude semble de plus en plus palpable. En effet, le directeur général de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), Tedros Adhanom Ghebreyesus, a déclaré ce mardi être « profondément préoccupé par l’ampleur et la rapidité » de l’épidémie du virus Ebola qui frappe la République démocratique du Congo qui compte à ce jours 131 morts et plus de 500 cas suspects. Face à ce constat, un comité d’urgence a été convoqué hier, 19 mai, afin de « conseiller sur des recommandations temporaires ». Par ailleurs, Anne Ancia, représentante de l’OMS en RDC, a annoncé ce mardi que l’OMS examinait « quels sont les candidats vaccins ou traitements qui sont disponibles et si certains d’entre eux pourraient être utilisés dans le cadre de cette épidémie ».

Pour rappel, le Pr. Lescure a fait part de ses craintes lors d’une interview sur le plateau de France info, samedi dernier, concernant une possible propagation de ce virus très mortel au territoire français, citant Mayotte notamment. « On sait que dans l’océan Indien, Mayotte est une porte d’entrée d’une migration, parfois illégale, qui vient de la région des Grands Lacs. (…) Ce risque est très faible, très hypothétique, mais il n’est pas nul. Il faut donc vraiment essayer d’anticiper et d’être très présents dès la source de cette épidémie », a-t-il déclaré chez nos confrères.

Avec le virus Ebola le risque épidémiologique est très important

Selon le Pr. Xavier Lescure, Ebola engendre une très forte mortalité de l’ordre de 30 à 40%, pouvant parfois dépasser les 60%. (capture d’écran)

Comme nous l’a expliqué l’infectiologue, avec le virus Ebola le risque épidémiologique est très important, d’où son inquiétude face à sa propagation dans les pays comme l’Ouganda et la République démocratique du Congo. « Il (Ebola) est sur le podium des fièvres hémorragiques virales, peut-être même le numéro 1 ! Le problème c’est qu’il engendre une très forte mortalité de l’ordre de 30 à 40%, et ça si vous êtes pris en charge par un service de réanimation ! Si ce n’est pas le cas, le taux de létalité peut dépasser les 60%, c’est considérable ! C’est très grave, impressionnant, avec des décès assez dramatiques. Il fait donc très peur et ce d’autant plus qu’il est très transmissible notamment par les liquides biologiques (salive, sperme, sueur, sang, etc.). Il n’y a cependant pas de transmission par voie aérienne », souligne Xavier Lescure.

En revanche, le corps reste longtemps contaminant après le décès, « ce qui peut poser des difficultés concernant certains rites funéraires… ». En ce qui concerne les symptômes, l’infectiologue de l’hôpital Bichat à Paris indique qu’ils sont assez classiques. « Ce sont les symptômes d’une grippe : maux de tête, toux, fièvre, … accompagnés toutefois d’un syndrome hémorragique : on saigne pour un rien, quand on se blesse ou quand on se cogne par exemple. On trouve aussi du sang dans les selles ou les poumons, les gens se vident de leur sang, c’est très impressionnant ».

Des traitements existent… mais pas pour cette souche

Il n’existe pas encore de traitements ou de vaccins pour la souche appelée « Bundibugyo ».

Le Pr. Lescure nous a confirmé que depuis quelques années des traitements spécifiques ainsi que des vaccins existent et qu’ils sont efficaces. Toutefois la souche qui circule actuellement en Ouganda et en République démocratique du Congo, appelée « Bundibugyo », ne dispose pas encore de traitements. « Nous avons des traitements pour la souche appelée « Zaïre », mais pour celle de « Bundibugyo » les tests n’ont pas encore été validés à l’heure actuelle », insiste-t-il.

Aussi, pour lui, si ce genre de virus tend à se propager de plus en plus et à se répandre rapidement c’est en partie à cause de la destruction de notre environnement. « La déforestation, l’urbanisation, la mondialisation, … font qu’il y a un rapprochement de plus en plus important entre la faune sauvage et les êtres humains augmentant ainsi considérablement le nombre de maladies infectieuses. La déforestation fait qu’il y a moins de biodiversité dans la nature… il y a donc davantage de transmissions de l’animal à l’humain ».

« Mayotte est un modèle d’expérience »

Xavier Lescure tient à rappeler que le territoire de Mayotte est équipé pour faire face à ce genre de virus et qu’en tant que spécialiste il se doit d’anticiper et de prévenir. Selon lui, un premier risque pour la France serait notamment dû à la globalisation. « Le risque principal est que ce virus se disperse dans des grandes villes comme Kinshasa (ndlr, capitale de la RDC) avec lesquelles il y a des liaisons aériennes quotidiennes avec l’Europe et la France. Quand on sait que la période d’incubation est de 2 à 3 semaines le risque est donc important ». Le deuxième risque d’après le Professeur Lescure est moindre et concerne notamment les soignants qui se rendent dans des zones dites « à risque » dans le cadre de missions humanitaires au sein d’ONG. « Quand ils rentrent, ils sont diagnostiqués d’emblée pour éviter toute contamination et propagation », explique-t-il. Enfin, le troisième risque, quant à lui, est « hypothétique » : « mon rôle est d’anticiper et de prévoir… ».

Démonstration de la prise en charge à Mayotte d’un patient atteint du virus Ebola.

Par ailleurs, l’infectiologue s’est rendu à Mayotte et à La Réunion il y a quelques mois dans le cadre d’une mission dans l’océan Indien, il nous a confié avoir été impressionné par les soignants qu’il a rencontrés. « Leur pragmatisme, les liens entre les différents services… Mayotte est un modèle d’expérience », assure-t-il. « Il y a une forte résilience et une forte robustesse de la part des soignants. Certes, le risque infectieux est différent de celui en Hexagone mais les gens sont compétents, ils échangent. Les structures sanitaires sont capables de faire face car le risque est préparé et anticipé. Il y a ainsi tout un protocole, une procédure spécifique, un parcours patient dans le cas où une personne serait contaminée ».

Une mobilisation immédiate des autorités à Mayotte

Dans un communiqué publié hier en fin de soirée, le Gouvernement assure être « très attentif à la situation » et a mobilisé immédiatement les autorités sanitaires et diplomatiques afin d’assurer un suivi exhaustif de l’épidémie tout en  prenant les premières mesures de précaution, notamment à Mayotte.

« Compte tenu de la situation géographique de Mayotte, et même si le risque d’introduction sur le territoire est considéré comme très faible par les modélisations épidémiologiques, le Gouvernement a décidé la mise en alerte dès dimanche de la Préfecture et de l’Agence Régionale de Santé de Mayotte, ainsi que le renforcement de la surveillance sanitaire », indique le communiqué.

Le Centre Hospitalier de Mayotte ainsi que les autres acteurs de santé ont été mobilisés afin de préparer, le cas échéant, une prise en charge sécurisée des patients et la protection des professionnels de santé :

– Circuit patient identifié, avec des consignes d’isolement précisées

– Capacités d’hospitalisation sécurisées

– Organisation des prélèvements biologiques et de leur envoi sécurisé vers le centre national de référence en métropole

– Activation de l’astreinte zonale d’infectiologie, en lien avec l’ARS de La Réunion

– Renforcement du suivi et de la couverture sanitaire des migrants

– Communication à destination des professionnels de santé libéraux

« En outre, les services de l’Etat (Armées, Affaires Etrangères, Intérieur) ont pleinement été mobilisés afin de mettre en œuvre les moyens nécessaires au renforcement des contrôles liées à l’arrivée de migrants en provenance d’Afrique de l’Est, de la Région des Grands Lacs et des Comores ainsi qu’à la bonne coopération entre pays de la zone », conclut le communiqué.

Enfin, lundi 18 mai, infectiologues, médecins du SAMU et responsables de l’Agence régionale de santé (ARS) de La Réunion se sont réunis pour discuter de la progression de l’épidémie d’Ebola en lien avec les professionnels de santé de Mayotte. En effet, bien que préparés, les soignants de l’île ne sont pas à l’abri d’une importation du virus venant des pays d’Afrique des Grands Lacs, et notamment de la RDC, dont on sait que les migrants arrivent de plus en plus massivement sur notre sol. Reste à savoir si, en plus des cas de paludisme recensés récemment et autres maladies et virus potentiellement présents sur notre territoire (Mpox, choléra, etc.), les services sanitaires de Mayotte seraient en mesure de faire face à une épidémie d’Ebola.

B.J.

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