Au lycée des Lumières de Kawéni, un atelier de sciences politiques tente de faire éclore des vocations d’élite dans un territoire marqué par l’éloignement, la précarité sociale et le manque de moyens. Une lutte quotidienne contre l’auto-censure.

Au lycée des Lumières, l’atelier « Sciences Po » résiste au temps et aux obstacles

Au lycée des Lumières de Kawéni, un atelier de sciences politiques tente de faire éclore des vocations d’élite dans un territoire marqué par l’éloignement, la précarité sociale et le manque de moyens. Une lutte quotidienne contre l’auto-censure.

Dans l’un des plus grands lycées de France, à Kawéni, des élèves de seconde, première et terminale apprennent à décrypter le monde et à se projeter vers les grandes écoles. Depuis plusieurs années, un atelier de sciences politiques tente d’y faire éclore des vocations d’excellence. Un pari pédagogique mené à contre-courant, dans un territoire où l’accès aux études sélectives reste semé d’obstacles.

Une session exceptionnelle pour accueillir Sciences Po Bordeaux

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Un groupe d’élèves débat autour des différences entre université et grande école, illustrant la diversité des parcours envisagés.

Vers 13 heures, dans une salle de classe du lycée des Lumières, une vingtaine de lycéens attendent sagement. Ce jour-là, des élèves de seconde, de première et de terminale sont réunis tous ensemble dans une configuration inhabituelle. Habituellement, l’atelier de sciences politiques fonctionne par niveau, à raison de deux heures de cours hebdomadaires pour chacun. Le regroupement est exceptionnel, organisé pour accueillir une intervenante de l’Institut d’études politiques (IEP) de Bordeaux communément appelé Sciences Po Bordeaux.

Créé en 2019 à l’initiative d’un ancien proviseur, l’atelier s’est installé dans le paysage éducatif mahorais avec discrétion, mais constance. Il s’adresse à ceux qui manifestent une curiosité intellectuelle particulière à l’égard des sciences humaines et sociales.

« Ce sont des élèves qui ont une certaine vision et qui aiment réfléchir à des problématiques sociétales, historiques ou politiques », explique Neima Ali Hared, professeure d’histoire-géographie, de géopolitique et référente de l’atelier, qui encadre spécifiquement les élèves de terminale.

Lutter contre l’auto-censure, ouvrir des possibles

Au lycée des Lumières, les ateliers des « Cordées de la réussite » invitent les élèves à dépasser l’auto-censure et à envisager des parcours ambitieux, loin des idées reçues sur ce qu’ils « peuvent » ou « doivent » entreprendre.

L’ambition initiale est claire : faire émerger l’excellence à Mayotte et lutter contre l’auto-censure face à des formations souvent perçues comme inaccessibles. Dès ses débuts, l’atelier bénéficie d’une convention avec Sciences Po Paris. Des journées d’immersion sont organisées, donnant corps à un horizon jusque-là abstrait pour nombre d’élèves. Puis survient une première réussite marquante : un élève de Mayotte admis à Sciences Po dans les mêmes conditions que l’ensemble des candidats.

« Cela a donné un certain aura au concours », se souvient l’enseignante. « On s’est dit : Ah bon, à Mayotte aussi, on peut réussir un concours aussi prestigieux ? ». Depuis, cinq élèves de l’académie mahoraise ont intégré Sciences Po. Des parcours rares, mais puissants symboliquement.

Car derrière ces réussites se cachent de lourdes contraintes. « Parfois, on a des élèves extrêmement brillants, mais sans papiers. Et là, tout devient compliqué », confie l’enseignante. Sorties scolaires, déplacements en métropole, concours : chaque étape devient un combat administratif. « On se bat vraiment pour eux mais c’est une galère permanente », lâche-t-elle. Elle évoque le cas de deux jeunes filles récemment admises, en 2024, dont les parents étaient en situation irrégulière.

Un autre professeur d’histoire-géographie rappelle l’expérience d’un ancien élève, aujourd’hui professeur de français au collège de Mgombani, admissible à Science Po Paris, qui n’avait pas pu se présenter à l’oral d’admission finale faute de papiers en règle. « C’est vraiment un sacerdoce », résume-t-il.

Former à l’excellence sans les outils de l’excellence

Si l’atelier a résisté au temps, il reste fragile. Cette année, seuls quatre élèves de terminale se présenteront effectivement au concours. Le cyclone Chido est venu aggraver la situation : deux élèves admissibles n’ont pas réussi l’oral d’admission finale.

Les difficultés sont avant tout structurelles. La connexion internet est jugée insuffisante pour permettre aux élèves de mener des recherches régulières. Le contenu même du concours pose problème. « L’analyse de l’image est centrale, notamment en histoire de l’art. Mais pour analyser des tableaux, encore faut-il avoir accès à des musées », souligne Neima Ali Hared.

Sur le 101ème département, l’absence d’institutions culturelles et l’éloignement géographique des grandes villes métropolitaines creusent les écarts. « On est très loin des conditions dans lesquelles les autres établissements préparent leurs élèves, notamment sur le plan culturel », observe-t-elle. Les enseignants tentent de compenser, parfois aidés par leurs collègues de la spécialité cinéma.

À ces contraintes s’ajoutent les réalités sociales et sécuritaires de l’île. Les élèves rentrent tard chez eux, peinent à travailler à domicile, et ne se sentent pas toujours en sécurité au sein ou aux abords de leur lycée. « Quand mon père me dépose devant le lycée vers 4h du matin, parfois je me fait racketter », confie une élève de seconde. Le fort turn-over des enseignants complique également la continuité pédagogique d’un dispositif reposant largement sur l’engagement individuel.

« Il n’y a pas de profil type pour entrer à l’IEP » 

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Une enseignante-chercheuse et une étudiante de l’IEP de Bordeaux ont présenté aux lycéens les enjeux des études en sciences politiques et les opportunités internationales offertes par l’établissement.

Quelques minutes plus tard, une enseignante et chercheuse de l’IEP de Bordeaux, accompagnée d’une étudiante en quatrième année originaire de Mayotte, redonnent toutes les deux chair aux ambitions de l’atelier. Créé en 1948, l’IEP de Bordeaux veut lutter contre l’auto-censure.

« Il n’y a pas de profil type pour entrer à l’IEP », insiste l’enseignante-chercheuse. » Ne vous auto-censurez pas. Ça se prépare. Et c’est une chance exceptionnelle d’avoir un atelier de sciences politiques dès la seconde dans votre lycée ». Elle rappelle que 88 % des étudiants admis ont obtenu la mention très bien au baccalauréat et met en avant les nombreux partenariats internationaux, de la Caraïbe jusqu’à Hong Kong.

Les élèves questionnent, confrontent université et grande école, et s’autorisent à imaginer leur avenir sur les bancs de l’Institut d’études politiques. La rencontre se termine plus tôt que prévu, mais chacun repart avec de nouvelles idées et des projets plein la tête, insufflant énergie et enthousiasme à l’événement officiel des « Cordées de la réussite » prévu quelques jours plus tard. Dans les couloirs, les discussions se prolongent, reflet de la curiosité et de la vitalité qui animent le lycée.

Mathilde Hangard

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