La publication, la semaine dernière, d’une liste des quartiers prioritaires de la politique de la ville excluant du dispositif deux lycées de l'île a provoqué une vive inquiétude.

QPV : « Un oubli » qui ravive les fractures de l’école à Mayotte

La publication, la semaine dernière, d’une liste des quartiers prioritaires de la politique de la ville excluant du dispositif deux lycées de l'île a provoqué une vive inquiétude.

Pendant plusieurs jours, les personnels de deux lycées de Mayotte ont cru leur établissement exclu du classement en « quartiers prioritaires de la politique de la ville » (QPV), pourtant généralisé à l’ensemble du territoire par décret. Si la situation a été corrigée vendredi 6 février au soir, l’épisode a agi comme un révélateur : celui d’une école sous tension permanente, où chaque décision administrative, réelle ou supposée, peut faire vaciller un équilibre déjà précaire.

« On ne comprend pas »

Rentrée scolaire, Elisabeth Borne, MGombani, Mayotte
Suite à l’adoption de la loi du 11 août 2025, Élisabeth Borne, alors en déplacement à Mayotte, avait indiqué que toutes les communes du territoire étaient désormais classées en quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV).

Vendredi 6 février 2026, en début d’après-midi, François Nouchet, professeur au lycée Younoussa Bamana à Mamoudzou, référent des professeurs contractuels et délégué syndical du SNALC à Mayotte, est l’un des premiers à donner l’alerte. À la lecture de la liste des établissements scolaires classés en quartiers prioritaires de la politique de la ville, publiée dans la semaine, son lycée n’y figure pas. « On ne comprend pas ! », nous a-t-il dit.

Très vite, l’inquiétude se transforme en colère. « Sans aucune explication, c’est le flou total. Les collègues sont en colère, enseignants comme personnels éducatifs », témoigne-t-il. Dans le lycée, la nouvelle circule de bouche-à-oreille auprès du personnel, professeurs, surveillants, secrétaires. Le lycée Bamana, l’un des plus importants de l’île, serait exclu du dispositif.

L’annonce fait d’autant plus l’effet d’un choc qu’elle semble contredire une déclaration de l’ancienne ministre de l’Éducation nationale, Élisabeth Borne, en août dernier. Le 18 août 2025, lors d’une visite officielle à Mayotte, elle avait affirmé que l’ensemble des établissements scolaires de l’académie seraient classés en quartiers prioritaires, au regard des difficultés sociales et éducatives propres au territoire, exacerbées huit mois après le passage du cyclone Chido.

Un sentiment d’injustice

Lycée cité du Nord, Acoua, Mayotte,
Le lycée polyvalent de la Cité du Nord à Mtsangadoua, également oublié dans la liste des quartiers prioritaires.

À Bamana, l’exclusion supposée est jugée absurde. Certes, l’établissement est situé à Mamoudzou, dans une zone administrativement considérée comme plus favorisée. Mais la réalité de sa population scolaire raconte une autre histoire.

« Le lycée Bamana reçoit les élèves des collèges de Mgombani, Doujani, Passamaïnty, Vahibé, Tsoundzou II, Majikavo, Kwalé. On accueille tout le monde », explique François Nouchet. Près de 2.560 élèves y sont scolarisés. « Le lycée Bamana avale tout, prend tout, à la différence d’autres établissements plus sectorisés ». 

À cette pression démographique s’ajoutent des difficultés sécuritaires quotidiennes. « Les policiers sont là tous les jours. Ils fouillent les élèves à l’entrée ou pendant les récréations, surveillent les abords de l’établissement. C’est notre réalité quotidienne », poursuit-il. La comparaison avec d’autres établissements alimente la colère. Le lycée de Sada, le lycée polyvalent (LPO) de Kawéni ou encore le lycée de Pamandzi figurent bien sur la liste publiée. « On ne comprend pas sur quels critères on aurait été écarté », s’interroge l’enseignant.

Même désarroi au lycée de la Cité du Nord, à Mtsangadoua. « Personne ne sait vraiment ce qui s’est passé », confie une représentante syndicale de Sud Éducation. Selon elle, le proviseur lui-même n’aurait reçu que des informations partielles. Le village de Mtsangadoua ne figurerait plus dans les quartiers prioritaires, entraînant mécaniquement l’exclusion du lycée. « Cela ressemble à une erreur ou à une décision prise sans réelle connaissance du terrain ».

Un classement aux effets très concrets

Être classé en QPV permet aux personnels d’obtenir des points ou bonifications pour les mutations, et à l’établissement de bénéficier de ressources supplémentaires et de financements pour son fonctionnement.

À Mayotte, le classement en « quartiers prioritaires de la politique de la ville » n’a rien d’un symbole. Il conditionne l’attribution de moyens essentiels, dans un département confronté à une explosion démographique scolaire et à une pauvreté massive.

Depuis un décret du 30 décembre 2025, l’ensemble du territoire de Mayotte, soit dix-sept communes, est officiellement classé en « quartiers prioritaires ». Ce classement ouvre droit à des dispositifs renforcés pour les élèves, à des dotations matérielles supplémentaires pour les établissements et à des avantages pour les enseignants, notamment 400 points supplémentaires pour les demandes de mutation.

Dans les lycées concernés, les besoins sont pourtant évidents. À Bamana, les infrastructures portent encore les stigmates du cyclone Chido. « Beaucoup de salles sont hors service. Même celles qui ont été réparées sont inondées quand il pleut », décrit François Nouchet. Les équipements informatiques sont défaillants, le réseau instable. À l’accueil, le téléphone fixe est hors service. « Le matériel a été détruit par le cyclone et le lycée n’a pas les moyens de le remplacer ». La situation du réfectoire cristallise les frustrations. « Il est quasiment hors service. Les élèves mangent uniquement des plats froids livrés chaque jour. Nos élèves méritent des repas dignes », insiste l’enseignant.

Une tension exacerbée par le calendrier

L’annonce intervient dans un moment déjà sensible. Les épreuves du bac blanc doivent débuter cette semaine, à partir de ce lundi 9 février. À Bamana, la perspective d’un mouvement social est rapidement évoquée. « Si rien ne change, l’établissement pourrait fermer et le personnel se mettrait en grève », avertit François Nouchet.

Au-delà de la question du classement, un sentiment plus profond s’exprime : celui d’un manque de considération institutionnelle. « On a parfois l’impression que les décisions tombent sans explications, sans prise en compte de la réalité du terrain », confie une enseignante.

Une clarification bienvenue

Vendredi 6 février, en fin de journée, un courriel du rectorat est finalement venu lever l’ambiguïté. Dans ce message adressé aux personnels, l’administration précise que « l’ensemble des établissements scolaires de l’académie de Mayotte est bien intégré au dispositif des quartiers prioritaires de la politique de la ville », confirmant ainsi que le lycée Bamana, à Mamoudzou, et le lycée de la Cité du Nord, à Mtsangadoua, relèvent bien du classement en QPV.

La clarification est accueillie favorablement par les équipes concernées, qui y voient la confirmation d’un principe déjà acté par le décret du 30 décembre 2025 classant l’intégralité du territoire mahorais en « quartiers prioritaires ». Ce « faux oubli » n’aura donc pas débouché sur le scandale redouté, mais il aura mis en lumière les fragilités de la communication institutionnelle dans un contexte scolaire déjà fortement sous tension. 

Mathilde Hangard

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