À Combani, deux stands sont installés devant les locaux de Mlezi Maore. Quelques salariés de l’association échangent avec les visiteurs à l’occasion des portes ouvertes organisées depuis le début de la semaine. Les sourires sont nombreux, les discussions franches. Derrière cette apparente simplicité se raconte pourtant une réalité autrement plus complexe. Celle d’hommes, de femmes et d’enfants confrontés à l’urgence sociale, à l’éloignement du territoire, à l’isolement ou à la précarité.
Sur l’île, l’association intervient sur de multiples fronts. Ses équipes accompagnent notamment des personnes interpellées et placées au centre de rétention administrative (CRA), des victimes en détresse sociale, mais aussi des mineurs non accompagnés, dont certains n’ont parfois pour seul point d’ancrage à Mayotte qu’une famille qui les héberge, un cousin, un voisin ou une connaissance. Un travail au coeur des tensions et des fragilités de Mayotte, mais qui se veut aussi un autre visage du territoire, celui de l’écoute, de l’accompagnement et du vivre-ensemble.
Au CRA, accompagner les dernières heures avant l’éloignement

Au centre de rétention administrative de Petite-Terre, les portes donnent sur un univers où le temps compte. Le service des permanences sociales du centre de rétention administrative, le PSCRA, est installé au coeur même de l’établissement. Sept gestionnaires de cas, quatre juristes et une travailleuse sociale y interviennent auprès des personnes retenues.
« Notre mission c’est l’écoute et le soutien de personnes qui ont été interpellées par les forces de l’ordre », explique une gestionnaire de cas. Mais le travail ne s’arrête pas à l’écoute. Les équipes peuvent également apporter une aide matérielle aux personnes interpellées, notamment lorsqu’elles arrivent après une traversée en kwassa-kwassa éprouvante, en leur fournissant des vêtements, en fonction de leurs besoins.
Les situations familiales occupent une place particulièrement importante. « On travaille aussi sur la réunification familiale », poursuit-elle. Lorsqu’un parent est interpellé et que ses enfants sont restés à Mayotte, les équipes peuvent plaider pour que les enfants puissent repartir avec lui. Le service accompagne également les situations de mineurs non accompagnés interpellés, ou celles de personnes devenues majeures après avoir reçu une obligation de quitter le territoire alors qu’elles étaient mineures.

Ici, l’urgence est un quotidien. « Pouvoir aider les personnes avant leur départ, apporter une écoute et un soutien, ça me semble vraiment important, car l’éloignement peut se faire rapidement », raconte la salariée. « Il y a un bateau tous les matins quand même pour les Comores, donc c’est important d’être présents pour les dernières minutes ».
Le service fonctionne de 6 heures à 21 heures, avec une astreinte téléphonique. Un rythme soutenu, dans lequel les équipes doivent composer avec des histoires individuelles parfois lourdes. « Ce qui est difficile, c’est la situation de chacun », résume la gestionnaire de cas. Et avec elle vient parfois le sentiment de ne pas pouvoir aller assez loin. « On a un sentiment d’impuissance parfois car il y a des situations qui nous touchent vraiment et parfois on ne peut rien faire, comme on n’est pas décisionnaires mais c’est la préfecture », explique une collègue à côté. « Ça laisse parfois un sentiment de frustration ».
Une frustration qui ne signifie pas renoncer. « Parfois on se sent impuissants mais on fait de notre mieux », poursuit-elle. Avant une conclusion partagée par les personnes présentes. « Il y a un besoin social énorme à Mayotte ».
Du commissariat à la gendarmerie, prendre le relais quand tout bascule

L’action sociale de Mlezi Maore ne s’arrête pas aux murs du CRA. Le service d’intervention sociale en commissariat et en gendarmerie, pour l’heure implanté en Petite-Terre devrait progressivement se développer ailleurs sur l’île, notamment à Mamoudzou, grâce à de futurs effectifs. Ici, la logique est différente, mais le principe reste le même. Il s’agit d’intervenir au moment où une personne ne sait plus vraiment vers qui se tourner.
« C’est un service qui va s’occuper des gens qui viennent spontanément ou sur rendez-vous parce qu’elles sont en détresse sociale ou qui sont victimes, et qui ont besoin d’aide dans leurs démarches administratives », expliquent les éducateurs. Une travailleuse sociale accueille, écoute, évalue les besoins, puis oriente. « On fait un accueil, une évaluation des besoins, et une orientation vers les partenaires dédiés ».
Un travail parfois invisible, mais essentiel dans un territoire où les difficultés administratives, sociales et familiales peuvent rapidement s’imbriquer, en un noeud indémaillable. Le vecteur du travailleur social permet alors de remettre de l’ordre au sein d’un pèle-mêle d’acteurs, d’identifier les bons interlocuteurs et de rétablir un lien avec les dispositifs existants. C’est cette fonction de « passerelle » qui se retrouve auprès des mineurs.
Le parcours d’obstacles des mineurs non accompagnés

À Combani, les équipes prennent également en charge les mineurs non accompagnés. Lorsqu’un jeune est interpellé par les forces de l’ordre et placé au CRA, sa minorité doit être signalée. Une information préoccupante est alors transmise à l’aide sociale à l’enfance (ASE).
« Nous on reçoit l’information préoccupante et après on va rencontrer, et évaluer le jeune », explique Hamza M’sa, éducateur spécialisé depuis 2022 à Mlezi Maore. Il s’agit d’évaluer sa minorité, son isolement et une éventuelle situation de danger, puis de formuler des propositions à destination de l’ASE.
Le travail consiste aussi à regarder ce qu’il reste autour du jeune. « S’il a de la famille, on va rencontrer aussi sa famille », poursuit l’éducateur. Sur le territoire, les mineurs non accompagnés sont souvent de nationalité étrangère, fréquemment comorienne. Mais « ils n’ont pas de responsable légal ». Certains vivent chez des membres de leur famille, d’autres chez des voisins, des cousins ou des connaissances. Une présence familiale qui ne suffit pas toujours à donner un cadre légal. « Comme ils n’ont pas l’autorité parentale ces gens, nous on préconise pour que le mineur ait un accompagnement socio-éducatif, auprès de sa famille accueillante », explique Hamza M’sa.
Son propre parcours donne une résonance particulière à son métier. Entré chez Mlezi Maore en 2013, il avait lui-même été accompagné lorsqu’il était adolescent. Il s’est ensuite formé, est devenu animateur, puis éducateur spécialisé. Un parcours qui raconte aussi, à sa manière, la possibilité d’un accompagnement qui ne se limite pas à l’urgence.
Une éducatrice spécialisée du dispositif d’accompagnement des mineurs non accompagnés décrit justement, une aide qui embrasse tous les aspects de la vie du jeune, de la santé à la scolarité, en passant par l’éducation, les loisirs et l’accès aux droits. « Le point essentiel c’est régulariser leur statut et après on peut déployer tous nos moyens », explique-t-elle. Les équipes travaillent aussi avec les familles qui accueillent ces enfants, qu’elles soient apparentées ou non. L’objectif est de les accompagner dans les démarches administratives pour leur permettre de représenter légalement le mineur sur le territoire français.
Mais là encore, le rôle des travailleurs sociaux peut être mal compris. Certaines familles craignent que l’intervention des services sociaux conduise à leur retirer l’enfant. « Certaines familles pensent que services sociaux veut dire qu’on va leur prendre leurs enfants mais pas du tout », racontent deux éducatrices. D’où l’importance, expliquent-elles, de la délégation de l’autorité parentale. Certaines familles l’acceptent sans difficulté, d’autres restent « braquées ».
Ces incompréhensions disent aussi l’importance de ces travailleurs de l’ombre, dont les portes ouvertes de l’association Mlezi Maore auront permis de dévoiler une partie de leur quotidien, au sein d’une île constamment traversée par les urgences sociales et migratoires.
Mathilde Hangard


