Lors de grandes marées, à Bandrélé, certains montent les meubles, déplacent les appareils électriques et se réfugient sur les lits, en hauteur. « On attend simplement que l’eau s’en aille », raconte Moussa, 45 ans. Depuis quelques années, le phénomène s’intensifie. « Ça abîme de plus en plus nos maisons, ça devient invivable ».

Dans ce quartier proche du littoral, plusieurs habitants racontent le même constat. « Avant, ça ne rentrait pas dans le magasin, maintenant c’est plusieurs fois par an. C’est dangereux avec les prises électriques mais on n’a pas de solution », témoigne Raïda, 22 ans, qui tient un commerce dans le quartier avec sa mère.
A Bandrélé, un projet de réaménagement du front de mer a été récemment réalisé, à hauteur de 2,2 millions d’euros. « C’est pire depuis qu’il y a eu les travaux, l’eau n’est plus absorbée par la terre, elle coule sur le béton jusqu’à nos maisons », continue-t-elle. « Voilà où on met l’argent ! », s’agace quant à lui le géographe Saïd Saïd Hachim.
Le quartier de Potelea illustre cette contradiction : des familles y ont été installées il y a plusieurs années avec l’appui des pouvoirs publics et aujourd’hui, de nombreuses habitations, pourtant construites avec des autorisations, se retrouvent exposées aux risques de submersion. « Elles ont été installées ici et se retrouvent aujourd’hui sans solution », explique Saïd Saïd Hachim.
Une île qui s’est abaissée de 20 centimètres
Pour le géographe, ces situations ne relèvent pas seulement d’une impression des habitants, elles s’expliquent par une combinaison de phénomènes : la montée globale du niveau des océans, l’érosion du littoral, mais aussi un événement propre à Mayotte.

En 2018, l’activité du volcan sous-marin Fani Maoré au large de l’île a provoqué un phénomène de subsidence : l’affaissement progressif du territoire. « L’île est descendue de 20 centimètres ! », explique-t-il. Une conséquence majeure dans un territoire où les zones habitées et les infrastructures sont concentrées sur le littoral.
Depuis 2020, les données du réseau de surveillance du volcan indiquent toutefois une stabilisation de l’île. Mais les effets du déplacement passé sont déjà visibles. « Des infrastructures routières sont aujourd’hui sous l’eau lors de certaines grandes marées », souligne Saïd Saïd Hachim.
À Ironi Bé, la circulation doit parfois être interrompue lorsque la mer recouvre la route. À Petite-Terre, sur le boulevard des Crabes, des aménagements ont été réalisés pour limiter les entrées d’eau, mais lors des marées exceptionnelles, la mer franchit encore les protections. « Ce n’est pas suffisant du tout », souligne-t-il.
L’usine de dessalement sous la menace
Parmi les infrastructures exposées figure l’usine de dessalement de Petite-Terre, devenue stratégique depuis la crise de l’eau qui frappe Mayotte. Selon Saïd Saïd Hachim, le recul du trait de côte menace directement le site.
« Il reste quelques dizaines de mètres avant que la situation devienne catastrophique ». Sur certains secteurs de l’île, le recul du littoral peut atteindre plusieurs mètres par an. Face à cette érosion, la réponse actuelle : des sacs de sable installés au pied des falaises.
Les mangroves, une protection naturelle fragilisée

Longtemps, les mangroves ont constitué une barrière naturelle contre les submersions. Elles ralentissent les vagues, limitent l’érosion et absorbent une partie des eaux. Mais le cyclone Chido les a fragilisées.
Dans plusieurs zones, des habitations précaires se développent dans ou à proximité des mangroves. Pour le géographe, ces populations sont « physiquement exposées à un danger. Scientifiquement, ce n’est pas viable à long terme, c’est un fait. La mangrove avait un effet retardant qui protégeait les populations », explique-t-il. « Aujourd’hui, elle est impactée et ne suffit plus ».
Protéger ou déplacer : le choix qui se pose
Face à la montée des eaux, deux solutions existent selon lui : protéger davantage le littoral grâce à des ouvrages lourds comme des digues, ou organiser un « repli stratégique », c’est-à-dire déplacer certaines habitations. Mais cette question reste largement absente des politiques publiques locales, regrette-t-il. « Le risque naturel n’a jamais été posé comme une priorité dans les choix politiques ».

Pourtant, les événements récents rappellent la vulnérabilité du territoire. Lors du cyclone Chido, Mayotte a échappé à une catastrophe encore plus importante grâce à un élément : le cyclone est arrivé à marée basse.
« Si Chido avait frappé à marée haute, les conséquences auraient été encore plus dramatiques, je n’ose même pas imaginer ! », estime le géographe. En cause, une marée cyclonique est capable de générer des vagues de 5 mètres de haut.
« Ce risque reste méconnu de la population. Beaucoup imaginent qu’une maison solide suffit. Mais face à une vague de plusieurs mètres, ce n’est plus la même chose ».
Une urgence sociale autant qu’environnementale
La montée des eaux risque aussi d’accentuer les inégalités. En métropole, certains territoires ont déjà engagé des opérations de relocalisation après des catastrophes naturelles, comme en Vendée après la tempête Xynthia.

« Il faudrait quantifier combien de logements sont concernés à Mayotte, combien de personnes sont menacées », insiste Saïd Saïd Hachim. « Ce travail a été fait ailleurs. Pas ici ». Pour lui, les habitants ne pourront pas faire face seuls. « Ici, de nombreuses personnes exposées n’ont pas les moyens économiques de partir par elles-mêmes. Il faut un accompagnement de l’État ».
Alors que la reconstruction après Chido est encore en court, le géographe s’agace, « c’est justement le moment de penser l’avenir du territoire avec la réalité que le littoral est menacé et arrêter de laisser cette question en arrière-plan. Il faut que ça devienne une priorité ».
Joséphine Puig


