À Mayotte, la santé mentale des jeunes fait face à une situation particulièrement difficile, avec un accès encore limité aux professionnels. C’est dans ce contexte, qu’un projet porté par Haki Za Wanatsa – Collectif CIDE vient d’obtenir une reconnaissance nationale pour tenter une autre approche : passer par l’art pour permettre aux jeunes de parler de ce qu’ils vivent, quand les mots manquent.
Une démarche qui a été retenue par le Fonds d’expérimentation pour la jeunesse (FEJ), piloté par l’Institut national de la Jeunesse et de l’Éducation populaire (INJEP), dans le cadre d’un appel à projets consacré à la santé mentale des jeunes ultramarins. Elle sera menée avec les Ceméa Mayotte et le laboratoire UTRPP de l’Université Sorbonne Paris Nord.
Une situation qui reste préoccupante

Les données disponibles montrent l’ampleur des difficultés rencontrées sur le territoire, avec 43 % des jeunes Mahorais présentant des symptômes dépressifs, contre 25 % dans l’Hexagone, selon l’étude « Santé mentale des jeunes de l’Hexagone aux Outre-mer. Cartographie des inégalités », publiée l’année dernière par la Mutualité Française, de l’Institut Montaigne et l’Institut Terram après une enquête menée auprès de 5.633 jeunes.
L’offre de soins reste très limitée à Mayotte, en effet, le territoire ne compte qu’un pédopsychiatre et quatre psychiatres pour 100.000 habitants, contre 23 en métropole. En 2024, plus de 40 % des jeunes disaient ne pas savoir vers qui se tourner pour obtenir une aide psychologique. Ces difficultés ne sont pas nouvelles, l’enquête #wamitoo menée par l’association en 2021, avait déjà montré l’ampleur des traumatismes vécus dans l’enfance. Un quart des personnes interrogées y témoignait pour la première fois.
Sur l’île, dire « je souffre » ou « j’ai peur » reste difficile. Le projet part de ce constat : entre le silence et l’aveu, il manque parfois un moyen d’exprimer ce que l’on ressent. L’art peut alors offrir cet espace.
2.000 jeunes sensibilisés, 200 suivis sur 8 semaines
De septembre 2026 à août 2029, le dispositif déploiera un parcours artistique auprès de 2.000 jeunes de 12 à 25 ans, avec une démarche « d’aller-vers ». Environ 200 d’entre eux participeront à des cycles de huit semaines, avec un suivi de l’évolution de leurs compétences psychosociales, et 15 seront formés à la « pair-aidance » pour devenir des relais de prévention dans leurs quartiers.
Les jeunes seront repérés grâce aux établissements scolaires, aux structures jeunesse et aux réseaux associatifs, avec l’appui des Ceméa Mayotte, à travers leur Point Accueil Écoute Jeunes. « Il ne s’agit pas de sélectionner uniquement des jeunes déjà identifiés comme étant en souffrance psychique. Nous sommes dans une logique de prévention primaire, et non dans un dispositif de soin », explique Philippe Novel, responsable structuration, projets et partenariats.

Théâtre, chant, travail de la voix, improvisation et création numérique seront au cœur des ateliers, avec notamment la création de 60 capsules numériques. .
L’objectif n’est pas seulement de proposer des ateliers, le dispositif fera l’objet d’un suivi scientifique afin de mesurer ce qui évolue chez les personnes qui participeront aux cycles longs. Les mesures seront réalisées à trois moments : avant le cycle, à son issue, puis à distance.
L’équipe observera la gestion des émotions, la confiance en soi, la capacité à s’exprimer, l’écoute, et les relations avec les autres. Questionnaires, observations et retours des jeunes serviront à mesurer les évolutions, avec l’appui du laboratoire de l’Université Sorbonne Paris Nord. L’enjeu est aussi de savoir ce qui fonctionne vraiment : « Ils permettront d’abord d’identifier ce qui fonctionne, pour quels jeunes et dans quelles conditions, afin d’ajuster le programme au cours des trois années », poursuit Philippe Novel.
Un financement national, un soutien local
Le FEJ apporte 211.781 euros, soit 65 % du budget du programme. Cette subvention finance la coordination, les interventions artistiques, les cycles de huit semaines, l’accompagnement des jeunes, la formation des « pair-aidants », les outils pédagogiques ainsi que le suivi et l’évaluation. La Direction des affaires culturelles (DAC) de Mayotte a aussi confirmé deux financements dans le cadre de « Culture-Santé ». L’expérience sera aussi suivie au-delà du territoire, et si les résultats sont au rendez-vous, elle pourrait donner des idées à d’autres territoires ultramarins.

« Il faudra montrer que les évolutions sont mesurables, que les jeunes adhèrent, que les structures partenaires peuvent se l’approprier et que la méthode est suffisamment documentée. Mais reproductible ne signifie pas identique. L’objectif serait de transmettre une méthode : partir du contexte culturel d’un territoire, utiliser la création comme espace d’expression… », indique le responsable structuration, projets et partenariats.
Pour rappel, cette approche a déjà plusieurs reconnaissances nationales. L’association a remporté le Prix PREV 2025 consacré à la santé mentale, après le Prix PREV 2023, le Prix Gisèle Halimi et la Médaille de l’engagement ultramarin 2025.
Pour Binti Ayinati Saïd, présidente de HZW-CIDE, l’enjeu est désormais de faire de cette expérimentation une démarche collective. « L’État nous fait confiance pour démontrer, données à l’appui, que la culture est un outil de santé publique. Nous invitons les institutions du territoire à faire de cette expérimentation une réussite mahoraise ».
Shanyce MATHIAS ALI.


