Une trentaine d’enfants de l’association Le Village d’EVA se pressent autour de Camille Talayrach, coordinatrice adjointe de l’association Saveurs et Senteurs de Mayotte. Dans quelques semaines, leur explique-t-elle, « cette fleur ne s’ouvrira qu’une seule journée ». C’est durant ce court laps de temps qu’il faudra la polliniser à la main. Les enfants écoutent, étonnés. Beaucoup découvrent pour la première fois la culture de la vanille, l’un des produits les plus emblématiques de Mayotte.

Originaire d’Amérique centrale, où elle est naturellement pollinisée par les abeilles à orchidées, la vanille n’aurait jamais pu être cultivée à grande échelle dans l’océan Indien sans une découverte décisive. En 1841, à La Réunion, Edmond Albius, jeune esclave âgé de onze ans, met au point une technique de pollinisation manuelle à l’aide d’une simple aiguille. Un geste toujours utilisé aujourd’hui à Mayotte, comme dans le reste de l’océan Indien, où l’insecte pollinisateur est absent.
Une fois fécondée, la fleur laisse place à une gousse qui met près de neuf mois à arriver à maturité. La récolte intervient ensuite entre mai et le début du mois de juillet. Un temps long qui donne toute sa mesure aux dégâts causés par le cyclone Chido.
« On recommence de zéro »
Le passage du cyclone Chido a laissé des traces profondes dans les plantations. Les lianes de vanilliers ont été arrachées ou brûlées. Certaines parcelles ont été entièrement détruites. « Il faut trois ans avant qu’une nouvelle liane produise ses premières fleurs. Depuis le cyclone, on recommence de zéro », résume Camille Talayrach.
Les chiffres illustrent l’ampleur du désastre. En juin 2024, l’association Saveurs et Senteurs de Mayotte avait réceptionné 1,7 tonne de gousses vertes apportées par les producteurs. Un an plus tard, la collecte tombait à 165 kilogrammes. Cette année, elle n’a atteint que 56 kilogrammes.

L’association est aujourd’hui la seule structure de l’île à assurer la transformation et la préparation de la vanille. Les producteurs lui livrent leurs gousses fraîches, qui sont ensuite triées, affinées et préparées avant leur commercialisation. Les revenus générés permettent ensuite de rémunérer la production des agriculteurs l’année suivante.
« Notre objectif n’est pas de faire du bénéfice. On cherche surtout à valoriser au mieux les producteurs et à redynamiser la filière vanille », explique Camille Talayrach. Lorsque cela est possible, une prime leur est versée en fin d’année.
Mais avec une production presque à l’arrêt, l’association fonctionne aujourd’hui principalement grâce aux stocks constitués avant Chido. Les ventes actuelles et les visites doivent lui permettre de constituer une trésorerie suffisante pour continuer son activité et être capable, dans quelques années, d’acheter les gousses aux agriculteurs, lorsque les nouvelles plantations recommenceront à produire.
Une reconstruction collective
Pour relancer la filière, Saveurs et Senteurs mise sur la reconstruction collective. Paradoxalement, le cyclone a renforcé la dynamique. De nouveaux producteurs ont rejoint la filière, convaincus qu’il sera plus facile de rebondir ensemble que chacun de son côté.
L’association accompagne également la multiplication de 70.000 jeunes plants issus de la souche locale, réalisée en laboratoire dans l’Hexagone. « À cette échelle, c’était impossible de le faire à Mayotte », explique la salariée. Ces plants seront ensuite progressivement distribués aux agriculteurs à un tarif symbolique de « 75 euros les 300 plants », à condition qu’ils suivent une formation.

« L’idée est de professionnaliser la filière », tout en préservant une variété déjà adaptée au climat mahorais. « Dans cinq ans, l’objectif est d’obtenir une production de cinq tonnes de vanille verte par an, soit une tonne de vanille noire commercialisable ».
Un objectif ambitieux, alors que certaines plantations restent menacées par le futur projet d’aéroport à Bouyouni-M’Tsangamouji. « 5 à 6 producteurs de vanille ont toutes leurs terres dans cette zone, dont Mohamadi Sabiti, qui a gagné la médaille d’argent cette année au Concours Général Agricole » à l’occasion du Salon international de l’Agriculture à Paris. Pour des agriculteurs qui doivent attendre plusieurs années avant de récolter, perdre une parcelle déjà plantée représente un risque majeur. « Certains ne verront même pas leur première floraison post-Chido », regrette Camille Talayrach.
Transmettre pour faire vivre la filière
C’est dans ce contexte que la sortie organisée avec le Village d’EVA prend tout son sens. La découverte de la vanille n’est pas seulement une activité pédagogique pour ces enfants éloignés de l’école. Elle participe aussi à faire connaître un patrimoine et, peut-être, à faire naître de futures vocations.

Le Village d’EVA accueille des enfants non scolarisés à Mayotte, le plus souvent issus de familles récemment arrivées à Mayotte et en situation administrative précaire. Avant leur réintégration à l’école, les équipes de l’association les repèrent lors de maraudes dans plusieurs quartiers de l’île, évaluent leur niveau puis les accompagnent dans leurs démarches d’inscription. Répartis dans des classes selon leurs acquis, ils suivent des cours trois jours par semaine.
À M’tsapéré, où le centre accueille jusqu’à 110 enfants, Massoundi Abdoul-Anziz, chargé d’accueil, organise régulièrement des sorties éducatives. « Chaque fois qu’on a l’opportunité de faire une sortie d’apprentissage, on le fait. On leur fait découvrir le patrimoine de Mayotte et la vanille en fait partie », explique-t-il. « L’objectif est qu’ils bénéficient des mêmes conditions d’éducation que les autres enfants ».
Les enfants y découvrent les différentes étapes de transformation, les arômes, et participent à un atelier de cuisine.
« Ça m’a donné envie de faire de l’agriculture »

Parmi celles et ceux présents, Abigael Bahati, 12 ans, observe attentivement. Arrivée en mai dernier de République démocratique du Congo, elle n’avait jamais vu de vanillier. À la rentrée, elle espère retrouver les bancs de l’école.
« C’est la première fois que je vois ça. C’est bien, c’est éducatif, on apprend beaucoup de choses », raconte-t-elle. Avant d’ajouter : « Ça m’a donné envie de faire de l’agriculture, mais pas seulement de la vanille ».
Joséphine Puig


