À Mamoudzou, dans les quartiers de Cavani, Mtsapéré, Kawéni, ou plus en hauteur de la ville, le paysage change à vue d’œil. Les bâtiments en béton s’élèvent toujours plus haut, les fers à béton dépassent des toitures dans l’attente d’un étage supplémentaire et certaines constructions sont figées, parfois occupées, les travaux non achevés. À Sada également, sur la côte ouest, les maisons gagnent les reliefs de façon vertigineuse. Après le passage du cyclone Chido le 14 décembre 2024, la reconstruction de Mayotte a encore accéléré cette verticalisation du bâti.
Pourtant, sur une île où plusieurs séismes sont enregistrés chaque jour depuis la découverte du volcan sous-marin Fani Maoré en 2018, même s’ils ne sont pas tous ressentis par la population, cette évolution interroge. Alors que deux séismes de magnitude 7,2 et 7,5 ont frappé le nord du Venezuela le 24 juin dernier, rappelant les conséquences que peut avoir un bâti vulnérable en zone sismique, à Mayotte, la mairie de Mamoudzou entend désormais reprendre la main. Son arme : une future police intercommunale chargée de contrôler les constructions.
« Les contrôles vont s’enchaîner »

Pendant des années, les constructions ont poussé plus vite que les moyens de contrôle. À mesure que la pression démographique augmentait et que les besoins en logements se faisaient plus pressants, les extensions se sont multipliées. Un étage aujourd’hui, un autre demain, parfois sans permis de construire ou sans véritable suivi technique. Pour la municipalité de Mamoudzou, cette situation ne peut plus durer.
Lors des Assises de la reconquête foncière, la création d’une police intercommunale portée par la Communauté d’agglomération Dembéni-Mamoudzou (CADEMA) a été retenue parmi les mesures destinées à reprendre le contrôle de l’urbanisation.
Le maire de Mamoudzou, interrogé par notre rédaction, en précise les missions : « Lors des assises de la reconquête foncière, parmi les solutions qui avaient été adoptées c’est la création d’une police intercommunale gérée par la CADEMA et avec des missions liées à l’urbanisme comme des contrôles des permis de construire et tout ce qui est lié à la propreté urbaine et à la salubrité publique de manière globale, ce sont les deux missions principales confiées cette police ».
L’objectif est clair : contrôler davantage les chantiers, vérifier le respect des autorisations d’urbanisme et renforcer la police de l’urbanisme sur un territoire où les constructions réalisées par des particuliers échappent encore régulièrement aux procédures administratives.
Le maire annonce d’ailleurs une montée en puissance rapide. « On est en train de monter en compétences et les contrôles vont s’enchaîner en conséquence ». L’annonce peut sembler technique. Son calendrier l’est beaucoup moins. En plein cœur des vacances scolaires, à distance des grands rendez-vous politiques et alors que les regards commencent déjà à se tourner vers les prochaines élections présidentielles, la mairie de Mamoudzou choisit de remettre sur la table une question rarement abordée de front, celle du contrôle des constructions.
Car derrière les permis de construire et les règles d’urbanisme se cache une interrogation plus lourde : les bâtiments construits aujourd’hui résisteront-ils aux catastrophes naturelles de demain, alors même que la reconstruction des dégâts laissés par le cyclone Chido est encore loin d’être achevée ?
Les alertes du CAUE depuis Chido

Depuis le passage du cyclone Chido, les architectes du Conseil d’architecture, d’urbanisme et de l’environnement (CAUE) sillonnent l’île pour accompagner les habitants dans leurs projets de réparation et de reconstruction.
Au cours de l’année 2025, dès le mois de janvier, plus de 210 demandes d’accompagnement avaient été enregistrées : 91 dans la Communauté de Communes du Centre-Ouest (3CO), 36 dans la Communauté d’agglomération du Grand Nord de Mayotte (CAGNM), 36 dans la Communauté d’Agglomération Dembéni-Mamoudzou (CADEMA), 34 dans la Communauté de communes du Sud (CCSUD) et 20 dans la Communauté de Communes de Petite Terre (CCPT).
À chaque visite, les architectes réalisent un diagnostic complet des habitations. Le constat est souvent le même. « On va voir les habitations pour faire un diagnostic global de l’habitation, on a remarqué que de nombreuses constructions étaient mal faites car les artisans sur les chantiers exécutent parfois mal les travaux, on voit apparaître sur les bâtiments des fissures et des infiltrations d’eau, et donc que cela mettait en danger leurs occupants », explique encore aujourd’hui le CAUE, que nous avons interrogé.
Les chiffres recueillis par l’organisme confirment ces observations. Sur quarante maisons sinistrées étudiées après le cyclone Chido, 87,5 % présentent des fissures, 72,5 % des infiltrations dans les bétons et 55 % une mauvaise ventilation des espaces. Le cyclone a également provoqué un changement dans les pratiques de construction. Le CAUE rappelle que les dégâts provoqués par le cyclone sont avant tout liés à la vulnérabilité des charpentes et des couvertures existantes. Il précise que « cette démarche a permis de constater que les dégâts causés par Chido résultent principalement de la mauvaise conception des charpentes et des couvertures qui se sont, pour beaucoup, arrachées ».
Et pour les architectes, ces désordres ne relèvent pas uniquement du confort des habitants. Ils fragilisent également directement les bâtiments. « Il y a des risques par rapport à la solidité du bâti », ajoute le CAUE. Mais lorsque les désordres restent limités, des solutions existent. « Avec l’aide d’un bureau d’étude d’ingénierie, on a fait ces constats et on a mis en place un manuel de la réparation pour aider les habitants à consolider ou réparer ces défauts-là ». En revanche, lorsque la structure même du bâtiment est atteinte, le recours à des bureaux d’études spécialisés est fortement recommandé.
Construire sans permis, construire sans contrôle

Au fil des diagnostics, une autre réalité apparaît. De nombreuses constructions n’ont jamais fait l’objet d’une autorisation d’urbanisme. « La plupart des habitations qu’on a visitées, n’avaient pas de permis de construire, donc ça n’est pas passé par les services des mairies, ça n’a pas été instruit », constate encore le CAUE.
Pour les architectes, ce constat dépasse largement la seule question administrative. « Il y a aussi un manque de connaissance de la population, il faut sensibiliser, éduquer, informer des règles qui sont devenues obligatoires depuis que Mayotte est un département français et qu’il faut respecter », insiste le CAUE.
Avant même de parler de béton, de fondations ou de toiture, encore faut-il savoir si le terrain est constructible. Le CAUE insiste sur cette étape essentielle. « Donc il y a tout un travail de sensibilisation à faire auprès de la population et ça c’est une aide pour la construction pour leur dire que dans telle zone, il ne faut pas construire. Après sur la construction elle-même, la forme qu’elle va prendre, sur quel terrain, ça c’est la deuxième étape. La première c’est est-ce qu’on peut construire ou non et où (…) et la deuxième étape, c’est après, comment construire bien ».
Les difficultés apparaissent particulièrement dans les secteurs de Mamoudzou, Dembéni et Sada. « Quand c’est fait par des promoteurs immobiliers, il y a peu de difficultés mais quand c’est fait par des particuliers, il faut a minima contrôler les travaux (…) et que les travaux de la mairie fassent le rôle de la police de l’urbanisme », insiste le CAUE. Un constat qui rejoint directement la volonté affichée par la mairie de Mamoudzou de renforcer ses contrôles.
Une île qui vit avec les séismes

Le contexte géologique renforce encore les préoccupations. À Mayotte, la question du bâti ne peut pas être dissociée de celle du sous-sol. Depuis la crise sismo-volcanique apparue en 2018 et la découverte du volcan sous-marin Fani Maoré à l’est de Petite-Terre, l’île reste sous surveillance permanente.
L’éruption sous-marine de Fani Maoré n’est aujourd’hui plus considérée comme active. Selon le Réseau de surveillance volcanologique et sismologique de Mayotte (REVOSIMA), « l’éruption de Fani Maore ne présente plus d’évolution avérée », en janvier 2021, les dernières preuves d’une activité éruptive ayant été observées en octobre 2020.
Néanmoins, l’arrêt de l’éruption n’a pas signifié la fin de l’activité géologique. Les instruments du REVOSIMA continuent d’enregistrer plusieurs séismes chaque jour autour de Mayotte. Entre le 1er et le 30 juin 2026, 327 événements sismiques ont été détectés, soit une moyenne d’environ 11 séismes par jour : 287 séismes volcano-tectoniques et 40 séismes longue période. L’activité reste principalement concentrée entre 5 et 15 kilomètres à l’est de Petite-Terre, à des profondeurs comprises entre 20 et 50 kilomètres.
Depuis fin 2020, aucune déformation significative du sol n’est enregistrée. Mais les scientifiques continuent de surveiller l’évolution de la situation, notamment en raison d’une activité sismique persistante et de la présence d’émissions de fluides dans la zone dite du Fer à Cheval. En juin dernier, le REVOSIMA rappelait encore qu’aucune hypothèse n’était totalement écartée concernant l’évolution future de cette activité : arrêt définitif, reprise sur le même site ou reprise sur une autre zone.
Cette réalité géologique donne une résonance particulière aux interrogations sur la qualité du bâti mahorais. Les deux puissants séismes de magnitude 7,2 et 7,5 qui ont frappé le nord du Venezuela le 24 juin 2026, ont rappelé une réalité connue des spécialistes : lors d’un tremblement de terre, les dégâts ne dépendent pas uniquement de la puissance de la secousse, mais aussi de la vulnérabilité des bâtiments.
À Mayotte, l’enjeu n’est pas de prédire ce qui pourrait s’effondrer, mais d’identifier les fragilités avant qu’un événement majeur ne les mette à l’épreuve. Les diagnostics réalisés par le CAUE ont déjà révélé des fissures, des infiltrations, des défauts de conception et de nombreuses constructions réalisées sans instruction préalable.
C’est ce constat qui pousse aujourd’hui la mairie de Mamoudzou à renforcer la police de l’urbanisme. Contrôler les constructions ne relève plus seulement du respect des règles administratives : il s’agit aussi de réduire la vulnérabilité d’un territoire exposé aux cyclones et à une activité sismo-volcanique toujours surveillée. Sur les hauteurs de Cavani, de Kawéni ou de Sada, derrière les façades de béton qui redessinent peu à peu le paysage mahorais, se joue désormais une question essentielle : comment continuer à construire, sans fabriquer davantage de risques pour demain ?
Mathilde Hangard


