Face à une pénurie d’eau persistante, un projet inédit de barge de dessalement offshore alimentée par l’énergie thermique des mers pourrait offrir une solution durable à Mayotte. Mais la lassitude politique et l’inaction de l’État freinent les ambitions locales.

« Il n’y a aucune volonté de sortir Mayotte concrètement de la crise de l’eau », s’indigne Anchya Bamana

Face à une pénurie d’eau persistante, un projet inédit de barge de dessalement offshore alimentée par l’énergie thermique des mers pourrait offrir une solution durable à Mayotte. Mais la lassitude politique et l’inaction de l’État freinent les ambitions locales.

À l’issue d’un échange à Paris ce mercredi 11 mars avec le général Pascal Facon, chargé de la reconstruction de Mayotte, la députée de la 2ème circonscription de Mayotte, Anchya Bamana, ne cache plus son exaspération. Alors que les coupures d’eau se sont installées dans le quotidien des habitants et que plusieurs solutions alternatives existent, la députée dénonce une succession de réunions sans décisions concrètes. Parmi les pistes étudiées figure un projet scientifique inédit : une barge de dessalement offshore alimentée par l’énergie thermique des mers (ETM).

Une pénurie structurelle qui s’aggrave

Mayotte, usine de dessalement, Ironi Bé,
Avec la mise en service d’une deuxième usine de dessalement, Mayotte deviendrait le premier territoire au monde à disposer de deux installations de ce type sur un espace aussi restreint. Cette situation interviendrait alors même que la première usine de dessalement n’atteint toujours pas les objectifs de production quotidienne qui lui avaient été fixés.

Mayotte fait face depuis plusieurs années à une crise hydrique profonde. La demande en eau potable dépasse largement la capacité de production, dans un territoire où les ressources naturelles restent limitées et fortement dépendantes des précipitations.

L’île repose essentiellement sur les retenues collinaires et sur quelques nappes souterraines. À cela s’ajoute un réseau vieillissant, fortement dégradé par les fuites. Les coupures d’eau, pratiquées sur l’ensemble du territoire, fragilisent encore davantage les installations : à chaque remise en pression, le phénomène de « coup de bélier » provoque de nouvelles ruptures de canalisation.

En Petite-Terre, l’usine de dessalement, qui fêtera bientôt ses trente années d’existence, illustre également ces limites. Conçue pour produire 10.000 m³ d’eau par jour, elle fonctionne aujourd’hui de façon aléatoire. Les membranes et les filtres s’encrassent rapidement et les pannes se multiplient. Le projet d’une seconde usine de dessalement, en construction à Ironi Bé, dans la commune de Dembéni, devrait théoriquement, elle aussi produire 10.000 m³ supplémentaires d’ici à 2027. Mais certains écologistes parlent d’un projet « écocide » : technologie énergivore, fragilité des membranes et rejets salins susceptibles d’affecter les coraux et la mangrove, sans parler des coûts de construction engagés ( plus de 100 millions d’euros) et d’entretien qu’il reste à fournir. Dans ce contexte, scientifiques et élus locaux explorent d’autres pistes pour sécuriser l’approvisionnement en eau de l’île.

La barge offshore : une alternative technologique

Mayotte, barge, off-shore, crise de l'eau,
Ce projet de barge est à l’étude depuis 2020.

Depuis 2020, l’Université de Mayotte accompagne des travaux de recherche autour de l’énergie thermique des mers (ETM), également appelée OTEC. Cette technologie exploite la différence de température entre l’eau chaude de surface et l’eau froide des profondeurs océaniques pour produire de l’électricité. Une énergie dite « bleue », décarbonée et non intermittente.

Le projet étudié consisterait à installer une barge à plusieurs kilomètres au large du lagon. Elle combinerait une centrale ETM et une unité de dessalement, permettant de produire de l’eau potable tout en générant l’électricité nécessaire à son fonctionnement. Selon les estimations, une telle installation pourrait produire environ 6.000 m³ d’eau par jour pour un coût d’environ 60 millions d’euros, avec une mise en service envisageable en dix-huit mois.

L’intérêt de cette solution réside aussi dans son implantation offshore : l’eau prélevée en pleine mer est plus stable et plus adaptée au dessalement que celle du lagon, souvent chargée en particules. Les infrastructures seraient par ailleurs éloignées des écosystèmes côtiers les plus sensibles. Autre avantage avancé par les chercheurs : une barge OTEC pourrait alimenter plusieurs unités de dessalement situées plus près de la côte, offrant une solution modulable face à l’augmentation de la demande. À l’international, plusieurs projets similaires sont en cours, notamment en Espagne (aux îles Canaries), à La Dominique ou encore à Sao Tomé. En France, une centrale utilisant cette technologie existe déjà à Marseille (le projet Thassalia).

Entre innovations et blocages politiques

Mayotte, général Facon, reconstruction de Mayotte
Le général Pascal Facon, préfigurateur de l’établissement public chargé de coordonner la reconstruction de Mayotte.

Pour Anchya Bamana, ces pistes technologiques existent mais les décisions politiques ne suivent pas. À l’issue d’une réunion à Paris, tenue le 11 mars 2026, consacrée à la crise de l’eau à Mayotte, elle confie sa lassitude. « Nous avons évoqué cette solution de barge défendue par des professeurs de l’Université de Mayotte, un peu sur le même modèle que le bateau Waterships que je défends. Mais pour être honnête, je n’attends plus rien de ce gouvernement. Je participe aux réunions, je réponds aux sollicitations, mais cela ne sert à rien si c’est pour entendre des discours sans décisions concrètes ». 

Après un an et demi de mandat, la députée estime que la situation n’évolue pas. « Rien n’a été acté. Pour moi, il n’y a aucune volonté de sortir Mayotte concrètement de la crise de l’eau. Les coupures s’allongent, la SMAE est incompétente, et l’État refuse d’engager les moyens financiers nécessaires ». 

Elle dit également avoir nourri des espoirs lors de la nomination de Naïma Moutchou pour suivre la situation de Mayotte, mais juge aujourd’hui les avancées insuffisantes. « Je me suis dit qu’avec une femme à la tête du ministère des Outre-mer, les choses pourraient s’accélérer mais finalement, c’est toujours la même position du Gouvernement qui est répétée, que des paroles, et rien ne se passe ». 

Une population forcée de subir 

Pendant que les projets s’enlisent, les habitants s’organisent comme ils peuvent. Les cuves de stockage d’eau, autrefois réservées aux établissements publics ou aux entreprises, se multiplient désormais dans les foyers qui peuvent se permettre cet investissement. Une solution de confort pour certains, mais qui soulève une question d’équité : ces réserves permettent de contourner partiellement les tours d’eau mis en place pour répartir la ressource.

Une machine de l’entreprise Filtralife pour filtrer l’eau de la rivière en eau potable. Le projet ambitieux n’a pas aboutit à Mayotte.

Dans le même temps, d’autres initiatives n’ont jamais vu le jour. Les systèmes de filtration de rivière développés par la société Filtralife, qui fonctionnent sans électricité, avaient pourtant reçu un feu vert sanitaire et des commandes publiques. Le projet n’a finalement pas été déployé, bloqué par des contraintes administratives et financières. La communauté d’agglomération Dembéni-Mamoudzou (CADEMA) avait également envisagé, à la fin de l’année 2023, d’équiper plusieurs sites avec ces générateurs, mais le marché avait finalement été annulé.

Dans ce contexte, l’eau devient un bien de plus en plus précieux. Les bouteilles en plastique s’entassent dans les foyers, les habitants stockent ce qu’ils peuvent, quand ils le peuvent, et la crise hydrique s’installe dans le quotidien sans perspective claire d’amélioration. La saison des pluies touche pourtant à sa fin. Bientôt, les alizés prendront le relais et avec eux la période la plus vulnérable de l’année, traditionnellement marquée par une baisse des précipitations et la raréfaction de la ressource. Beaucoup espéraient un allègement des tours d’eau ces dernières semaines, d’autant que les pluies ont été abondantes. Rien n’est venu. Ainsi, pendant que les réunions se succèdent, la pénurie, elle, ne prend jamais de pause.

Mathilde Hangard

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