Une première mosquée dès le Moyen Âge
En 2023, une équipe de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) a mené des fouilles dans et autour de la mosquée ancienne de Tsingoni. Réalisée sous la maîtrise d’ouvrage de la mairie, l’opération devait permettre de mieux comprendre la naissance et les transformations successives de cet édifice emblématique du patrimoine mahorais.
Le premier volet de ces recherches vient de s’achever avec la remise du rapport de fouilles. Les résultats permettent de retracer une histoire particulièrement ancienne. Classée au titre des Monuments historiques depuis 2015, la mosquée avait déjà fait l’objet, en 2016, du premier diagnostic archéologique réalisé à Mayotte.
Les recherches avaient alors révélé des traces d’occupation remontant au XIIIe siècle et la présence d’une première mosquée en pierre. Les nouvelles études permettent de faire remonter cette première construction à la fin du XIIe siècle.
Cette mosquée primitive appartient au modèle swahili. Dépourvue de tour-minaret, elle était constituée d’une salle unique. Ses murs avaient été construits avec des matériaux disponibles localement : grès de plage, corail et basalte. Une architecture comparable à celle que l’on retrouve dans d’autres mosquées anciennes de la côte est-africaine.
Tsingoni devient capitale du sultanat
L’histoire du bâtiment accompagne ensuite celle de Tsingoni. À partir du XVIe siècle, la ville connaît un essor considérable lorsqu’elle devient la capitale du sultanat de Mayotte, dans un contexte d’émancipation vis-à-vis d’Anjouan.
La mosquée est alors profondément transformée. Deux ailes latérales et une aile au sud sont ajoutées tandis que d’imposants piliers sont installés sur les fondations de l’édifice précédent.
C’est également à cette époque qu’est construit l’un des éléments les plus remarquables du monument : son mihrab, niche indiquant aux fidèles la direction de La Mecque. Daté de 1538, il présente un décor sculpté d’entrelacs.
Pour les archéologues, cette monumentalisation de la mosquée témoigne à la fois de l’affirmation du pouvoir politique local et de la consolidation de l’islam sunnite dans l’archipel des Comores.
Des transformations jusqu’au XXe siècle
Le déclin de Tsingoni à partir du XVIIIe siècle, rapporté par les sources historiques, ne marque pas la fin de l’histoire de la mosquée. Le bâtiment connaît au contraire de nombreuses transformations au cours des siècles suivants.
Entre le XIXe et le début du XXe siècle, après une longue période d’abandon, l’édifice est entièrement restauré. Les fouilles en ont retrouvé les traces. Dans la salle de prière, les archéologues ont notamment découvert de nombreux trous de poteaux creusés dans les sols anciens. Ils auraient servi à installer des échafaudages pendant les travaux de reconstruction.
L’étude des murs révèle également plusieurs phases de réaménagement. Sous les épaisses couches de peinture du mihrab, les chercheurs ont découvert des enduits polychromes rouges, bleus et blancs, témoignant de décors aujourd’hui disparus.
Des pages du Coran cachées dans un mur
L’une des découvertes les plus singulières a été faite lors de l’étude archéologique du bâti. Dans une niche trilobée qui avait été condamnée, les chercheurs ont retrouvé des fragments de pages imprimées, soigneusement pliées et accompagnées d’un clou en fer.
L’état extrêmement fragile des documents a nécessité un important travail de conservation. Les fragments, agglomérés les uns aux autres, ont dû être progressivement stabilisés et dépliés avant de pouvoir être étudiés.
Les analyses ont permis d’identifier un papier fabriqué à partir de pâte de bois ainsi qu’une encre noire contenant notamment des particules d’un pigment synthétique développé à partir du XVIIIe siècle.
Restait à comprendre ce qui avait été volontairement placé dans cette niche. Les chercheurs ont finalement identifié des fragments d’un même exemplaire du Coran, correspondant aux sourates 45 et 46.
Leur présence à l’intérieur du mur ne serait pas fortuite. Le dépôt pourrait correspondre à un geste rituel destiné à protéger le sanctuaire. Le texte sacré n’étant pas destiné à être jeté ou détruit, ces pages auraient ainsi été volontairement conservées dans le bâtiment.
Les archéologues rapprochent cette pratique de celle des ziara, associée à des gestes de dévotion et de protection spirituelle. Cette découverte apporte ainsi un éclairage sur les pratiques religieuses mahoraises et sur la rencontre entre l’islam et des traditions locales plus anciennes.
Un Coran probablement postérieur à 1924
La datation précise des fragments reste toutefois difficile. Il n’existe pas de répertoire chronologique complet permettant d’identifier facilement les différentes éditions imprimées du Coran au XXe siècle.
Un élément fournit néanmoins un repère aux chercheurs : l’édition du Coran du Caire de 1924, qui a constitué une référence majeure pour les éditions ultérieures. Si l’exemplaire découvert à Tsingoni appartient à cette tradition éditoriale, il serait nécessairement postérieur à cette date.
Cette découverte pourrait donc correspondre à l’une des dernières grandes phases de restauration de la mosquée, à une époque où l’architecture du bâtiment était également marquée par de nouvelles influences liées à la présence française.
Cinq grandes périodes d’histoire révélées
Au total, les recherches permettent aux archéologues de distinguer cinq grandes phases dans l’histoire de la mosquée, du Moyen Âge à l’époque contemporaine.
L’un des résultats majeurs réside dans l’identification d’une première mosquée en pierre dès la fin du XIIe siècle, soit bien avant l’époque des sultans de Mayotte. Les transformations successives du bâtiment montrent ensuite comment les populations locales se sont approprié et ont adapté différents modèles architecturaux et religieux.
Au-delà de Tsingoni, ces recherches permettent ainsi de mieux comprendre les processus d’islamisation dans l’océan Indien occidental et les liens historiques entre Mayotte, les Comores, Madagascar et la côte swahilie d’Afrique.
Le public pourra découvrir les résultats de ces recherches lors des Journées européennes du patrimoine. Justine Saadi, responsable des fouilles à l’Inrap, donnera une conférence samedi 19 septembre à 10 heures, place de la Mosquée ancienne de Tsingoni.


