Le Centre hospitalier de Mayotte a inauguré un espace de bien-être destiné aux patients suivis en oncologie et en soins palliatifs. Porté par l’Association des Soignants Contre le Cancer, en lien avec plusieurs partenaires associatifs, il propose des soins de support comme la socio-esthétique, la musicothérapie, le yoga ou encore des ateliers créatifs.

Au CHM, un service d’hémato-oncologie à 200 % d’activité

Le Centre hospitalier de Mayotte a inauguré un espace de bien-être destiné aux patients suivis en oncologie et en soins palliatifs. Porté par l’Association des Soignants Contre le Cancer, en lien avec plusieurs partenaires associatifs, il propose des soins de support comme la socio-esthétique, la musicothérapie, le yoga ou encore des ateliers créatifs.

Dans le service d’hémato-oncologie du Centre hospitalier de Mayotte, le temps semble rythmé par une tension discrète mais permanente. Le bâtiment, organisé en U autour d’une cour intérieure végétalisée, offre une architecture lisible, presque apaisante. La lumière y circule, les couloirs sont propres, les espaces entretenus sentent bon. À certains moments, le silence domine, seulement interrompu par les pas rapides des soignants ou le passage de certains proches de patients.

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Le service d’hémato-oncologie du Centre hospitalier de Mayotte, organisé autour d’une cour intérieure végétalisée. Seul service spécialisé de l’île, il fonctionne aujourd’hui à près de 200 % de son activité. Mathilde Hangard / JDM.

Mais cette apparente tranquillité se fissure dès que l’on s’attarde : chambres occupées au-delà de leur capacité, fauteuils transformés en lits d’appoint, circulation constante des équipes. Le service d’hémato-oncologie du CHM est aujourd’hui le seul de l’île à prendre en charge les cancers du sang et des tissus hématopoïétiques, en lien avec les équipes dédiées aux soins palliatifs, dans un contexte de saturation extrême.

À 200 % d’activité, selon les équipes, il fonctionne bien au-delà de ses moyens. C’est dans cet environnement que vient d’être inauguré un espace de bien-être, pensé comme un complément aux soins médicaux mais encore dépourvu de personnel dédié permanent. Une initiative qui met en lumière, autant qu’elle tente d’y répondre, les fragilités structurelles de la prise en charge du cancer à Mayotte.

Un espace de soins de support encore en construction 

L’espace inauguré ce mardi 30 juin au CHM doit accueillir ses premiers patients dès le 2 juillet prochain. Il s’agit d’un dispositif de soins de support destiné aux personnes suivies en oncologie et en soins palliatifs, avec une offre progressive d’activités : socio-esthétique, trichologie, musicothérapie, yoga, massages bien-être ou encore ateliers créatifs.

Porté par l’Association des Soignants Contre le Cancer (ASCA), en lien avec des associations partenaires, le projet repose sur une organisation hybride, mêlant interventions bénévoles et professionnels extérieurs. Dans un premier temps, trois à quatre activités mensuelles sont prévues, avant une phase d’évaluation destinée à ajuster l’offre.

Sur le papier, il s’agit d’un premier espace structuré de ce type au CHM. Dans la pratique, il reste étroitement dépendant du fonctionnement du service hospitalier et ne constitue pas encore une unité autonome. Surtout, il ne dispose à ce stade d’aucun professionnel permanent dédié. « Le souci c’est qu’on n’a pas de professionnel dédié dans cette unité de soins de confort », reconnaît une cadre du service, qui insiste sur la fragilité organisationnelle du dispositif.

Un service d’hémato-oncologie saturé à 200 %

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Faute de places, certaines chambres du service accueillent jusqu’à trois patients. Les soignants composent quotidiennement avec un service saturé. Mathilde Hangard / JDM.

À quelques mètres d’un espace extérieur d’accueil, le service d’hémato-oncologie concentre l’essentiel des tensions hospitalières. Il constitue le cœur de la prise en charge des cancers du sang et les maladies touchant les tissus qui fabriquent les cellules sanguines à Mayotte, aux côtés des autres équipes hospitalières qui interviennent tout au long du parcours des patients, notamment les soins palliatifs.

« C’est un service relativement petit par rapport à l’activité qu’on a (…) aujourd’hui on avoisine les 200 % d’activité », explique Sarah Madi, cadre du service de médecine ambulatoire, qui coordonne les activités paramédicales avec le chef de service, le Dr Kone Moumini.

Le chiffre est répété comme un constat structurel. Le service compte seulement six chambres et cinq fauteuils. Dans les périodes de forte affluence, les patients sont installés à deux, parfois trois par chambre.

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Vers 12 h, une aide-soignante traverse le service avec un chariot chargé de repas, reflet du nombre de patients hospitalisés. Mathilde Hangard / JDM.

« On fait avec ce qu’on a, avec les moyens du bord », poursuit-elle. « Et quand on ne peut pas mettre de patients sur un fauteuil, on les met dans les chambres comme on peut ». L’organisation repose sur une adaptation permanente, au gré des arrivées, des traitements et des urgences. Les patients, eux, suivent des parcours souvent longs, marqués par la répétition des hospitalisations et la lourdeur des chimiothérapies.

Le service, d’apparence calme, propre et fonctionnel, est visuellement nettement sous-dimensionné. « On aimerait avoir beaucoup plus de chambres mais c’est pas possible », ajoute Sarah Madi.

Des soins de support face à la réalité des traitements lourds

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Une étudiante infirmière en stage dans le service, où le rythme de travail est particulièrement soutenu. Mathilde Hangard / JDM

Dans cet environnement saturé, les soins de support apparaissent comme un complément indispensable, au moins sur le plan humain. Ils visent à accompagner les patients confrontés à des traitements longs et éprouvants, notamment les chimiothérapies, dont les effets secondaires dépassent largement la seule dimension médicale.

Les activités proposées dans le nouvel espace doivent permettre un accompagnement global : massage, socio-esthétique, travail sur l’image corporelle, soutien psychologique indirect. « Pour se sentir un peu joli, pour savoir comment attacher sa perruque, mieux mettre un foulard… on les accompagne », explique Sarah Madi. « C’est pas parce qu’on est malade que la vie s’arrête et qu’on est moins beau ». 

Derrière ces gestes, les soignants évoquent une réalité fréquente : la perte d’estime de soi chez les patients atteints de cancer, particulièrement dans un contexte où l’accès à certains soins de support reste limité ou irrégulier. Mais la mise en œuvre de ces activités repose encore largement sur des interventions ponctuelles d’associations et de bénévoles, sans continuité garantie.

Une chaîne de soins incomplète et fragmentée

Au-delà du service d’hémato-oncologie, les professionnels décrivent une prise en charge du cancer incomplète sur le territoire. Certains examens essentiels, comme le PET-scan (ndlr, examen de médecine nucléaire permettant l’analyse de la quasi-totalité des organes), ne sont pas disponibles à Mayotte et nécessitent un transfert vers La Réunion.

D’autres équipements de diagnostic, notamment en matière de dépistage, restent insuffisants ou inexistants. L’absence de mammographe au Centre hospitalier de Mayotte est régulièrement citée comme un frein majeur au diagnostic précoce.

Des délais qui aggravent la perte de chance

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Faute de spécialistes et d’équipements spécifiques à Mayotte, de nombreux patients atteints d’un cancer doivent être évacués vers des établissements de santé de La Réunion, allongeant les délais de prise en charge, parfois déjà jugés critiques par les équipes médicales.

La question des délais d’évacuation sanitaire constitue un autre point de tension. Lorsque les soins ne peuvent être assurés sur place, les patients doivent être transférés vers d’autres établissements.

Mais ces évacuations ne sont pas toujours immédiates. « Certains patients doivent être « évasanés » aujourd’hui et le seront finalement dans deux semaines », confie une soignante.

« Ça représente une énorme perte de chance pour eux ». Ces délais, combinés aux diagnostics tardifs, contribuent à renforcer les inégalités de prise en charge, selon les équipes.

Quand le « Plan cancer » se heurte aux réalités mahoraises

Pour le Dr Jaouali Zouheir, oncologue au Centre hospitalier de Mayotte et unique spécialiste de l’île, les difficultés rencontrées ne relèvent pas seulement d’un manque de lits ou de personnel. Elles traduisent, selon lui, un décalage plus profond entre les politiques nationales de lutte contre le cancer et les réalités sanitaires, sociales, économiques et culturelles de Mayotte.

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Sur un fauteuil, un patient partage une chambre avec deux autres hommes dans le service, confronté à une saturation chronique de ses capacités d’accueil. Mathilde Hangard / JDM

Le premier « Plan cancer », lancé en 2003, a profondément transformé la prise en charge de l’oncologie en France. Dépistage organisé, accès à des plateaux techniques spécialisés, parcours de soins coordonnés, prise en charge de la douleur, développement des soins de support : il repose sur une filière complète permettant au patient d’être accompagné du diagnostic jusqu’à l’après-cancer. À Mayotte, d’après l’oncologue, cette architecture existe surtout sur le papier.

« Il y a un gap entre le Plan cancer adopté en 2003 (…) et Mayotte. On a un modèle mais on fonctionne à notre façon. Je m’inspire tous les jours de ce modèle, qui est excellent, du moins, je fais ce que je peux, car le Plan cancer a vraiment été pensé pour les patients dans le bon sens. Mais ici, c’est la théorie, ça n’existe pas », tranche le médecin.

Le constat n’est pas celui d’un rejet des recommandations nationales. Au contraire. Selon lui, elles doivent être adaptées à un territoire où les contraintes sont d’une tout autre nature. Certains examens essentiels, comme le PET-scan, ne sont pas disponibles sur l’île et imposent des transferts vers La Réunion. Le CHM ne dispose toujours pas de mammographe, alors que le dépistage précoce constitue l’un des piliers de la lutte contre le cancer. Les équipes voient ainsi arriver de nombreuses patientes atteintes d’un cancer du sein à un stade déjà très avancé, réduisant considérablement les possibilités thérapeutiques.

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Le pôle médico-technique du Centre hospitalier de Mayotte ne dispose pas de mammographe, outil essentiel au dépistage, alors que le cancer du sein demeure la première cause de mortalité par cancer chez les femmes à Mayotte.

À ces difficultés s’ajoute une réalité sociale singulière. « 80 % de nos patients sont sans papiers. On a un contexte culturel très particulier. On est plus près de l’Afrique que de l’Europe, ce n’est pas péjoratif, c’est culturel. Chaque culture a ses codes, et il faut adapter les codes. Ce n’est pas possible d’avoir un plan vu par la métropole à appliquer ici à Mayotte », poursuit-il les mains dessinant de larges gestes pour tenter d’embrasser la complexité de la situation.

L’inauguration d’un espace de bien-être illustre ainsi toute l’ambivalence de la cancérologie mahoraise. Les soins de support répondent à un besoin réel : ils contribuent à soulager la douleur, à restaurer l’estime de soi et à mieux accompagner des traitements particulièrement éprouvants. Mais ils ne masquent pas les difficultés plus fondamentales de la filière : des diagnostics encore trop tardifs, des examens indisponibles sur place, des évacuations sanitaires indispensables, parfois retardées, et un service d’hémato-oncologie qui fonctionne à près de 200 % de ses capacités.

Loin d’être anecdotique, ce nouvel espace raconte finalement une autre histoire : celle de soignants mahorais qui cherchent à humaniser les parcours de soins alors même que les fondations de la prise en charge du cancer demeurent fragiles. Une médecine qui innove, s’adapte et invente des solutions, sans jamais perdre de vue, ni pouvoir tout à fait combler, l’urgence d’un rattrapage structurel.

Mathilde Hangard

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