À 8 heures, le village de Mtsangadoua, sur la commune d’Acoua, est calme. Quelques jeunes marchent sur la route, écouteurs aux oreilles. L’un d’eux ne sait pas exactement ce qui se passe au lycée de la Cité du Nord où il est scolarisé. Il n’a pas cours depuis plus d’une semaine. Au bout de la route, le portail vert de l’établissement scolaire est fermé. Devant, une cinquantaine de personnes attendent. Des enseignants, parents, représentants syndicaux. Les pancartes circulent, les conversations se poursuivent, les regards se tournent vers le portail du lycée. Depuis plus d’une semaine, l’établissement est bloqué.
Le mouvement est né d’une revendication claire, à savoir, pas plus de 25 élèves dans chaque classe de seconde. « Si la rectrice ne veut pas en démordre pour nous mettre 25 élèves par classe, on continue », lâche un manifestant. Mais lorsque la rectrice arrive, la discussion ne portera bientôt plus seulement sur les effectifs. Elle achoppe sur une autre question, celle de savoir comment se parler.
Un lycée sous pression quotidienne

Le lycée avait été conçu pour environ 900 élèves. Il en accueille aujourd’hui 2.300. À cette rentrée, 125 élèves supplémentaires ont été affectés en seconde. Les classes atteignent 31 élèves et certaines terminales dépassent 37 élèves.
Dans son courrier transmis la veille aux personnels du lycée du Nord et des parents d’élèves, le 7 septembre 2026, la rectrice reconnaît que l’augmentation des effectifs de seconde constitue « une difficulté réelle pour l’organisation du lycée ». Elle l’explique notamment par l’évolution de l’orientation scolaire, avec davantage d’élèves de troisième ayant le niveau requis, désormais orientés vers la seconde générale et affectés dans leur lycée de secteur. La rectrice estime donc que l’organisation précédente ne peut être maintenue à l’identique. Elle annonce des groupes à effectifs allégés, notamment en sciences, et assure avoir dégagé des moyens supplémentaires.

Pour les enseignants, le problème est ailleurs. « Jusqu’à maintenant, il y avait 25 élèves par classe de seconde. Depuis la rentrée 2026, il y en a 31 », résume l’un d’eux. Dans certaines salles, dit-il, « même en tant que prof, on ne peut pas s’asseoir, c’est irrespirable, c’est pas ventilé ».
Des élus du conseil d’administration (CA) assurent avoir découvert l’augmentation des effectifs au moment de la rentrée. « En aucun cas, au dernier conseil d’administration, on nous a dit que l’effectif allait passer de 25 à 30 ». Pour eux, une rupture de confiance s’est installée. Un autre membre du conseil d’administration parle du « problème de trop » après des années de difficultés accumulées dans cet établissement du nord de l’île, dans un territoire qui a le sentiment d’être trop souvent laissé de côté. « C’est un établissement qui peut accueillir 900 élèves, mais en fait, on est déjà à 2.300 élèves, on va faire comment ? », poursuit un membre du CA.
Un quotidien qui craque

La saturation se lit jusque dans le quotidien des enseignants. Arrivé à la rentrée 2026-2027, un professeur de mathématiques et de sciences, fort de plusieurs années d’expérience, découvre un établissement dont les conditions de travail le surprennent. Depuis le début de l’année, il n’a assuré que six heures de cours, en raison du blocage. Lorsqu’il a pu reprendre, il s’est retrouvé devant 37 élèves, dans des salles qu’il décrit comme exiguës et mal ventilées.
Le réseau téléphonique, toujours défaillant depuis le cyclone Chido, ajoute une difficulté supplémentaire. « S’il y a un problème dans une classe ou qu’un élève fait un malaise, on n’a pas moyen de prévenir quelqu’un ». Dans la salle des professeurs, l’enseignant assure n’avoir « jamais vu cela » au cours de sa carrière. Ils sont 150 enseignants à se partager deux photocopieuses, dont une ne fonctionne plus. Les casiers, eux aussi, sont jugés trop petits, ils ne permettent pas de ranger à la fois les cours et les effets personnels.

Et puis il y a les sanitaires. Quatre toilettes destinés aux élèves sont hors service, selon les personnels. Le rectorat confirme la situation dans son courrier. « 4 toilettes sont effectivement hors d’usage à date » et indique qu’un devis a été réalisé « afin de corriger cette situation dans les meilleurs délais ». Les coupures d’eau font également l’objet d’un « dialogue » avec la Mahoraise des Eaux (SMAE), mentionne encore la rectrice dans ce courrier, notamment pour l’installation de cuves dans l’établissement scolaire.
Sur place, les enseignants décrivent des files d’attente qui débordent jusque dans les couloirs et une fosse septique qui déborde lorsqu’il pleut. « Les odeurs sont horribles », raconte l’un d’eux. À cela s’ajoute l’absence de cantine. « On est le seul lycée de Mayotte et de France à ne pas avoir de cantine (…) Devant l’établissement scolaire, il y a des restaurateurs qui proposent de venir à certaines heures de la journée vendre des repas aux élèves mais on nous répond que ce sont des fast food ou qu’ils n’ont pas la licence, c’est humiliant, franchement. Comment on peut laisser des jeunes sans repas ? », soutient un enseignant. « Il y a des enfants qui ne mangent pas le soir », abonde à son tour un membre du conseil d’administration.
Une vie scolaire en sous-effectif
À la vie scolaire, le manque de moyens ne date pas de cette rentrée. Un assistant d’éducation (AED) affirme que l’établissement fonctionne en sous-effectif depuis au moins son arrivée dans l’établissement, quatre ans auparavant. La salle de permanence a été transformée en salle de classe. Le matin, ils peuvent être deux au portail pour contrôler les entrées. « On ne peut pas faire les vérifications des sacs de 2.300 gamins, seuls au portail à 6 heures du matin, c’est impossible ».
Les personnels demandent quatre AED supplémentaires. Dans les filières professionnelles, le manque d’équipements complique également les apprentissages. Le plateau technique de la filière logistique n’est pas opérationnel. « On doit apprendre à un gamin les gestes pour qu’il apprenne ces manipulations. On n’a pas de plateau logistique ». Selon une enseignante, la formation pratique, répartie sur les deux ans de leur formation, se résume actuellement à une demi-journée d’immersion à Kahani. « C’est pas normal, on sacrifie les élèves ».
La rectrice face aux manifestants

Un peu plus tôt dans la matinée, alors que le piquet de grève se tient devant le lycée de la Cité du Nord, Valérie Debuchy est déjà à l’intérieur de l’établissement. La rectrice de l’académie de Mayotte y est entrée par une autre issue, accompagnée de sa directrice de cabinet et de plusieurs membres de ses services, pour s’entretenir avec la direction du lycée.
À l’extérieur, les manifestants ignorent sa présence. Des échanges ont pourtant commencé à distance entre le porte-parole du mouvement et la rectrice. Celle-ci propose de recevoir les représentants des personnels par délégations. Les manifestants demandent une rencontre avec l’ensemble des participants au mouvement. Vers 10 heures du matin, Valérie Debuchy franchit finalement le portail et se retrouve face au piquet de grève.
La sortie donne lieu à un premier incident. La directrice de cabinet enjoint aux journalistes présents de ne pas photographier la rectrice sans accord préalable. Aucun cliché n’est finalement pris. Elle présentera ensuite ses excuses. La rectrice s’adresse finalement à la presse face caméra devant les manifestants. Elle rappelle les mesures annoncées la veille, notamment l’installation de quatre salles modulaires d’ici à la fin octobre 2026, et revient sur les élèves privés de cours depuis le début du blocage. « Cela fait une semaine que plus de 2.000 élèves ne sont pas à l’école, au lycée ». « 2.300 », corrige un manifestant. « Vous me laissez finir, s’il vous plaît ? », répond-elle.
La rectrice rappelle également avoir fixé un rendez-vous à 9 heures aux représentants des enseignants. « J’ai demandé tout simplement à rencontrer l’émanation des enseignants et non pas que les représentants syndicaux, mais aussi le format conseil pédagogique pour avoir la représentation de toutes les disciplines de l’établissement (…) J’ai donné rendez-vous à 9h, je suis désolée, il est 10h16 », déclare-t-elle, en défendant son choix de recevoir les personnels par groupes et insiste sur la nécessité de pouvoir échanger avec leurs représentants.

« Je ne comprends pas pourquoi vous êtes jusqu’au-boutistes dans cette action », lance-t-elle. Elle insiste ensuite : « Moi je vous donne un format et quand même j’estime qu’en tant qu’actrice de l’académie à un moment donné, vous pourriez répondre au format que je demande ». Elle condamne ensuite le maintien du blocage : « Le système de bloquer, ce qui est fait depuis plus d’une semaine (…) à la fois l’entrée des élèves, la dépose des élèves, qui sont vos enfants, mesdames et messieurs, les parents d’élèves ».
La remarque provoque des réactions dans la foule. Une manifestante, mère d’élève, lui reproche le ton employé. « La manière et le ton que vous employez nous font passer pour des fautifs alors qu’on est là depuis bientôt deux semaines pour des revendications légitimes ». Elle ajoute. « Si on est encore là, c’est parce que les réponses apportées ne vont pas encore ».
Parents et enseignants refusent de se séparer
Mais la question des délégations devient rapidement le principal point de friction. Valérie Debuchy veut échanger avec les enseignants sur les questions pédagogiques et didactiques. Les parents, eux, pourront être informés des discussions, mais ne participeraient pas à certaines instances internes à l’Éducation nationale. « Les parents, vous êtes partenaires de l’école », leur dit-elle, avant de rappeler que le conseil pédagogique relève d’une instance interne à l’Éducation nationale. Elle précise vouloir échanger « strictement avec les représentants des enseignants et uniquement les représentants syndicaux ».
Les manifestants refusent cette séparation. Les parents veulent être associés aux discussions sur les conditions de scolarisation de leurs enfants. Les enseignants ne souhaitent pas, eux non plus, dissocier leurs représentants du reste du mouvement. Une membre du conseil d’administration dénonce une « stratégie pour fermer la bouche ». Un professeur d’histoire-géographie résume : « C’est politique, c’est diviser pour mieux régner ».
Des mesures annoncées, mais une mobilisation qui se poursuit

Sur le fond, le rectorat a pourtant avancé plusieurs réponses. Dans son courrier du 7 septembre, Valérie Debuchy annonce quatre salles supplémentaires, dont deux destinées aux travaux pratiques, sous forme de structures modulaires d’ici à la fin du mois d’octobre 2026. À moyen terme, une extension de cinq à dix salles est envisagée. À plus long terme, le futur lycée de M’Tsangamouji, dont l’ouverture est prévue en septembre 2031, doit offrir 2.400 places supplémentaires et contribuer à désengorger les établissements du Nord.
Le rectorat prévoit également un suivi régulier de ces mesures avec les représentants des personnels et les parents. Pour les grévistes, ces annonces restent insuffisantes face aux difficultés immédiates. Ils citent les salles trop petites, les effectifs, la vie scolaire, les sanitaires, la restauration ou encore les équipements professionnels. « On ne pouvait pas rester là à dormir ou à subir », raconte un enseignant. Un professeur présent dans l’établissement depuis dix ans estime, lui aussi, que la mobilisation est devenue nécessaire : « On n’a pas le choix de manifester. Ce qu’on revendique est légitime ». Puis ajoute : « On ne va pas lâcher ».
En fin de matinée, la rectrice repart. La rencontre collective n’a pas eu lieu. Dehors, le piquet reste en place et le portail du lycée demeure fermé. Derrière les grilles, 2.300 élèves restent privés de cours. Devant, les personnels maintiennent le mouvement, malgré le malaise que provoque le blocage lui-même.
« On bloque à contrecœur parce que ce n’est pas normal, on est dans une crise », reconnaît un enseignant. La phrase résume l’embarras d’un mouvement de blocage qui se poursuit malgré ses conséquences sur les élèves, pour obtenir à terme des conditions de scolarisation à la hauteur des besoins des jeunes et des personnels. Pour l’heure, le portail vert reste fermé.
Mathilde Hangard



