Abdou Mrendada, âgé de moins de 30 ans, pourrait être l’exception qui confirme la règle… Né en 1997 à Koungou dans une famille extrêmement modeste, il a réussi de brillantes études sans jamais redoubler jusqu’à devenir le plus jeune directeur de cabinet de l’île. Preuve que même si le système éducatif à Mayotte est en décalage avec les autres territoires de la République, avec persévérance et goût de l’effort on peut s’en sortir et réussir.

Abdou Mrendada : l’exception qui confirme que tout est possible

Abdou Mrendada, âgé de moins de 30 ans, pourrait être l’exception qui confirme la règle… Né en 1997 à Koungou dans une famille extrêmement modeste, il a réussi de brillantes études sans jamais redoubler jusqu’à devenir le plus jeune directeur de cabinet de l’île. Preuve que même si le système éducatif à Mayotte est en décalage avec les autres territoires de la République, avec persévérance et goût de l’effort on peut s’en sortir et réussir.

Abdou Mrendada est le symbole de cette jeunesse mahoraise qui a compris que l’éducation est un moyen de s’élever et de sortir de sa condition, et que même si à Mayotte on n’a pas les mêmes armes qu’en métropole, il est possible de réussir. « Mes parents vendaient des bananes… Illettrés, ils n’ont pas fait d’études et ne possèdent aucun diplôme. Les conditions de vie étaient difficiles à la maison : pas de TV, pas d’Internet… En tant qu’aîné de la famille et seul garçon j’avais l’obligation de réussir, je me devais de donner l’exemple », explique-t-il.

« Je me suis débrouillé tout seul »

commune de Koungou, police municipale, sécurité
Abdou a suivi ses années de collège à Koungou. (illustration)

Après avoir effectué son école primaire et son collège à Koungou, Abdou a fait ses années de lycée à Chirongui. « Au début de ma seconde j’étais au lycée de Kawéni mais à cette époque il y avait pas mal de problèmes avec des bandes… Mon père habitant à Malamani j’ai fait seul les démarches et utilisé son adresse pour m’inscrire au lycée de Chirongui où la situation était plus apaisée ».

Il faut dire qu’Abdou était motivé pour suivre ses études sereinement en évitant un maximum d’obstacles et en mettant toutes les chances de son côté, même au prix de nombreux efforts et sacrifices. « Tous les jours je me levais à 4h, je prenais le premier bus vers 4h30 à Koungou… il nous déposait à la rocade de Mamoudzou vers 6h et là je reprenais un autre bus direction Chirongui où j’arrivais vers 6h50 juste avant le début des cours », se souvient-il.

Le soir, il fallait faire le même trajet mais cette fois-ci dans l’autre sens. « Après 8h de cours je reprenais le bus, j’arrivais chez moi à Koungou sur les coups de 20h. C’était compliqué, fatiguant, épuisant, j’étais KO ! Je mangeais et après je faisais mes devoirs et le lendemain je recommençais. Je n’avais pas le choix, pour réussir à Mayotte, il faut mettre les bouchées doubles ».

Abdou a adopté ce rythme de vie pendant trois ans, de la seconde à la terminale, et a eu son bac L avec mention « assez bien » (AB). « Durant tout ce temps je me suis débrouillé tout seul, je n’avais personne pour m’accompagner dans mes devoirs à la maison. Mes parents n’ont pas pu bénéficier d’un système éducatif… Aussi ma mère se battait pour payer mes études jusqu’à réussir à me trouver un smartphone ».

« Rien de grand ne s’est jamais accompli dans le monde sans passion »

Le philosophe Hegel a nourri la pensée d’Abdou (illustration/ source : German Culture)

En 2015, une fois son bac en poche, Abdou a poursuivi ses études en licence de philosophie à l’université d’Aix-Marseille. « Plus jeune je rêvais d’intégrer le GIGN, sourit-il. J’allais souvent chez ma voisine pour regarder des séries TV avec le FBI… ». Mais la vie en a visiblement décidé autrement et l’a orienté, dans un premier temps, vers la philosophie. « C’est mon professeur de philosophie en terminale au lycée de Chirongui, Hamidani-Attoumani AMBRIRIKI, qui m’a donné envie de poursuivre dans cette voie. Il était docteur en philosophie, le premier Mahorais docteur en philosophie ! Cela m’a frappé d’emblée ! Je me suis dit : je veux devenir comme lui ! », raconte le jeune homme.

Une fois arrivé à Aix, après un parcours non moins éprouvant (1er voyage en avion et en métropole, changement de climat…), Abdou a dû s’adapter à son nouvel environnement. « C’était la première fois que je quittais Mayotte… J’ai choisi Aix car je savais qu’il y avait une importante communauté comorienne. Je me suis dit que ce serait plus facile pour moi d’avoir de l’aide et m’adapter à cette vie nouvelle ». Une fois inscrit en licence de philosophie, Abdou constate qu’il est l’unique Mahorais. « J’étais seul, il y avait que des mzungu ! », dit-il en plaisantant. « Toutefois je voulais devenir philosophe, j’avais l’ambition de réussir, de faire quelque chose de grand, prouver que tout est possible même quand on vient de Koungou. Comme disait le philosophe Hegel : Rien de grand ne s’est jamais accompli dans le monde sans passion ».

Durant les vacances, Abdou ne rentrait pas dans son île natale mais restait en métropole, à Aix, où il faisait des petits boulots pour payer ses études. « Je n’avais pas d’autre choix que de réussir. Je n’étais pas dans les mêmes conditions qu’un étudiant originaire de métropole… Aussi, je finançais mes études en travaillant dans un hôpital psychiatrique. J’accompagnais notamment les personnes malades dépendantes à la drogue et à l’alcool », se remémore-t-il.

Professeur de philosophie puis directeur de cabinet

Abdou a enseigné la philosophie durant 2 ans au lycée des Lumières à Kawéni.

Lauréat d’une licence de philosophie, le Mahorais se destine à être enseignant. Pour cela il s’inscrit à l’École Supérieure du Professorat et de l’Éducation (ESPE), devenue par la suite l’INSPE (Institut National Supérieur du Professorat et de l’Éducation), où il obtient son master du premier coup. « J’ai suivi cette formation pour être professeur avec une spécialité ingénierie de la formation mais je n’ai pas passé le concours », précise-t-il. Abdou décide alors de rentrer à Mayotte, nous sommes en 2020. Il postule pour devenir professeur contractuel. « J’ai enseigné la philosophie pendant 2 ans au lycée de Kaweni. J’étais le plus jeune prof de l’établissement ».

C’est un « concours de circonstances », comme il dit, qui le fera démissionner de son poste de professeur pour s’investir dans sa commune natale. « En 2021 il y a eu l’incendie de l’Hôtel de ville à Koungou… il y avait une rupture des liens avec la jeunesse, elle saccageait tout. J’ai alors proposé un projet au maire de l’époque : « les assises de la jeunesse » afin de recréer du lien entre la municipalité et les jeunes. Visiblement ça lui a plu puisque peu de temps après il a fait appel à moi en me proposant de devenir son directeur de cabinet. Je suis devenu alors le plus jeune « dircab » de l’île ».

Ne se reposant pas sur ses lauriers et poursuivant sa philosophie de : on n’a rien sans rien, le Kounguai décide de reprendre ses études et d’intégrer l’École des directeurs de cabinet. « J’ai souhaité aller plus loin, comprendre les choses, j’avais besoin de formation… J’ai alors déposé un dossier pour faire l’École des directeurs de cabinet et j’ai été accepté ». Une surcharge de travail en plus pour le jeune « dircab » puisqu’il suivait ses cours en distantiel les week-ends.

« C’était compliqué car cela s’ajoutait en plus de mon travail. Je devais quand même continuer à gérer les urgences au sein de la mairie, sans compter qu’il y avait le décalage horaire… C’était des semaines très denses », raconte Abdou. Mais une fois de plus, il fait un parcours sans fautes puisqu’il réussit ses examens et obtient son diplôme de directeur de cabinet. « J’ai encore dû travailler double pour réussir, au prix de nombreux sacrifices, mais ça a payé ! Je suis le premier à l’avoir eu en étant originaire de Koungou ».

Mettre plus de moyens pour accompagner la jeunesse mahoraise

Abdou a été le plus jeune directeur de cabinet de l’île, à seulement 25 ans. Ici lors de la cérémonie de remise de son diplôme à Paris.

Malgré son brillant parcours, Abdou reste lucide concernant les conditions d’enseignement sur notre territoire et porte un regard parfois critique. « C’est plus difficile ici… A Mayotte on n’a pas le choix, on n’a pas les mêmes conditions qu’en métropole. Pour moi, l’égalité des chances à Mayotte est discutable, moi je n’y crois pas ! », soutient-il.

Il en veut pour preuve la fragilité sociale de nombreuses familles mahoraises, des classes surchargées, l’absence d’accueil périscolaire et de moyens pour accompagner la jeunesse, ou encore des méthodes d’enseignement inadaptées au territoire. « Le niveau est très hétérogène ici à Mayotte. La fragilité sociale est omniprésente. Pour la plupart des élèves il n’y a pas de continuité éducative à la maison, c’est un véritable handicap, les conditions sont extrêmement fragiles. Le cyclone Chido a été un révélateur et n’a fait qu’aggraver les choses. Pour s’en sortir il ne faut pas travailler deux fois plus mais au moins quatre fois plus ! », martèle le Kounguai.

Il déplore ainsi l’absence d’accompagnement des familles et des élèves qui pourrait selon lui résoudre bien des problèmes. « Je pense qu’il est nécessaire de s’adapter pour amener les élèves à la réussite. Cela passe par de l’innovation pédagogique, par une autre méthodologie. L’enseignement à Mayotte est différent de celui que l’on peut avoir à Paris ou à Lyon par exemple. Pour moi, les méthodes de la métropole sont difficilement applicables ici ».

En outre, il plaide pour une collaboration renforcée entre les municipalités et le Rectorat afin d’encadrer les élèves après les cours notamment. « Il faut mettre plus de moyens pour accompagner la jeunesse en généralisant par exemple l’aide aux devoirs et en recrutant des éducateurs pour suivre et rassurer les familles. Il faut apprendre dès le plus jeune âge le goût du travail, de l’effort, le sens du sacrifice pour réussir. Les jeunes n’ont pas les mêmes chances à la maison, ils n’ont d’autres choix que de s’accrocher aux études pour s’en sortir ».

Abdou souhaiterait également voir se mettre en place un petit déjeuner gratuit chaque matin dans les établissements scolaires. Une idée que l’ancien recteur, Jacques Mikulovic, avait déjà posé sur la table. « Les élèves se lèvent très tôt, ils arrivent à l’école le matin le ventre vide. Pas étonnant qu’à la mi-journée ils dorment ! », déplore le Mahorais.

Enfin selon lui, il faudrait mettre l’accent sur l’école primaire. « Il faut donner des réponses pour encourager les études, cela peut passer par exemple par la distribution de kits scolaires. Beaucoup de familles n’ont pas accès à Internet et ont encore moins les moyens d’acheter des tablettes… Leur priorité c’est de manger en achetant notamment des cartons de poulet ! Il faut changer les choses, ouvrir les esprits, combler les manques, proposer des alternatives aux jeunes. En somme, offrir des rêves, un idéal ».

B.J.

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