Un gilet rouge siglé « S.G.T.P.M – CGTMA » sur les épaules, par-dessus leurs chemises ou leurs tenues de travail, les syndicalistes et salariés du port de Longoni sont venus en nombre ce mercredi 17 juin dans l’hémicycle Younoussa Bamana pour assister à la séance plénière de l’Assemblée de Mayotte. Assises en face d’eux, les membres de l’association Femmes Leaders avaient également fait le déplacement pour suivre les débats, occupant elles aussi les travées d’un hémicycle particulièrement rempli.
L’Assemblée amenée à trancher, après plusieurs semaines de tensions

Très attendue après plusieurs semaines de débats et de tensions autour de l’avenir du port de Longoni, la séance devait permettre de connaître, ou du moins d’entériner, la position des élus sur la création d’un établissement public à caractère industriel et commercial (EPIC), appelé à reprendre la gestion du port à l’issue de la délégation de service public de Mayotte Channel Gateway, dont l’échéance est fixée au 1er septembre prochain, sous réserve des décisions de justice encore attendues.
Quelques heures avant l’ouverture de la séance, les salariés et représentants syndicaux du port avaient d’ailleurs bloqué les entrées et sorties de marchandises afin de rappeler l’importance de cette décision. Une démonstration de force destinée à montrer leur capacité « à bloquer l’île » si les élus venaient à remettre en cause le choix de l’EPIC.
Adoptée en principe par le Département-Région en février dernier, cette structure de transition doit préparer le passage de Longoni au statut de grand port maritime sous l’autorité de l’État. Une perspective qui est loin de faire l’unanimité. Le 15 juin, le Conseil portuaire s’est ainsi prononcé contre l’EPIC. Les Femmes Leaders défendent également une autre vision de l’avenir du port, plaidant pour un statut de port régional qui, selon elles, permettrait de conserver une gouvernance « mahoraise ».
Des interrogations que l’on retrouve également dans l’avis du Conseil économique, social et environnemental de Mayotte (CESEM). Si l’instance considère l’EPIC comme un outil de transition vers le futur Grand port maritime, elle regrette le manque de précisions sur plusieurs points essentiels, comme le devenir des salariés, l’indemnisation du délégataire actuel ou encore les garanties de continuité de l’activité portuaire.

Le CESEM s’étonne également que le Département-Région ne réaffirme pas plus clairement son objectif de transformation du port en grand port maritime. Face à ces nombreuses incertitudes et au délai très court avant l’échéance du 1er septembre, l’instance a finalement émis un avis réservé sur la prise en charge immédiate de l’exploitation du port par l’EPIC.
Une préoccupation que partage aussi en partie le Conseil de la culture, de l’éducation et de l’environnement de Mayotte (CCEE), qui appelle à davantage de transparence dans la gouvernance et les prises de décision, tout en demandant à l’État de préciser sa feuille de route et ses engagements financiers pour accompagner la transformation de Longoni en grand port maritime.
Coût de l’opération et absence de réponse de l’État : le flou entourant l’EPIC interroge

Mais pour le président du Département-Région de Mayotte, Ben Issa Ousséni, « la préoccupation principale aujourd’hui c’est que les cinquante-huit salariés impactés directement par la fin de la délégation de service public puissent reprendre leur travail dès le 1er septembre et qu’il n’y ait pas de rupture d’approvisionnement ».
Selon lui, la création de l’EPIC est aujourd’hui la seule solution permettant d’assurer cette continuité, faute de réponse définitive de l’État sur le devenir du port après la fin de la délégation de service public. « J’aurais aimé une réponse claire du Gouvernement sur la gestion du port de Mayotte, mais pour le moment il n’y en a pas », a-t-il regretté.
Dans les rangs de l’opposition, Hélène Pollozec, élue du canton de Mamoudzou-3, a été la première à exprimer ses réserves. Tout en reconnaissant la nécessité de trouver une solution avant le 1er septembre, elle a regretté que les débats se soient focalisés sur des positions personnelles plutôt que sur l’intérêt général. « Il ne faut pas, sous couvert de passion, brandir la menace d’un blocage total du port. Cela détourne le débat de son objectif premier, qui est de mettre en place une solution concrète au 1er septembre », a-t-elle déclaré, estimant « qu’à aucun moment, on n’entend défendre les intérêts du territoire ».
Surtout l’élue a pointé du doigt le coût de l’opération pour les finances départementales. « Au départ, il était question d’un financement d’un million d’euros de la part du Département-Région à l’EPIC. Aujourd’hui, on entend parler de 4, voire de 8 millions d’euros », a-t-elle souligné. Craignant qu’une solution provisoire ne s’installe dans la durée, elle a dénoncé « l’absence de clarté » entourant le projet ainsi qu’un coût qu’elle juge disproportionné pour la collectivité, des raisons qui l’ont conduite à s’abstenir lors du vote.

Partageant ces inquiétudes sur le manque de visibilité entourant le projet, et sur le coût de l’opération pour le Département-Région, Soula Saïd Souffou a, pour sa part, insisté sur une alternative qu’il estime avoir été écartée trop rapidement : la régie directe. L’élu du canton de Sada-Chirongui a rappelé que cette solution de gestion publique avait déjà été utilisée par le passé pour le port de Longoni et figurait parmi les options évoquées dans les précédentes délibérations.
Selon lui, elle aurait permis d’assurer la continuité de l’exploitation tout en limitant les coûts. « La régie est moins chère que l’EPIC », a-t-il soutenu, regrettant que cette piste n’ait pas été davantage examinée par l’exécutif.
« Lorsque j’ai demandé des moyens pour aider les Mahorais sinistrés par Chido, on m’a répondu qu’il n’y avait pas d’argent. Aujourd’hui, on nous annonce plusieurs millions d’euros pour l’EPIC. Je veux savoir d’où vient cet argent et obtenir des réponses claires ».
« La solution la plus rentable »

En réponse aux critiques sur le coût de la future structure, Ben Issa Ousséni a défendu un modèle qu’il juge économiquement viable. Le président du Département-Région a expliqué que l’augmentation des besoins financiers évoqués ces dernières semaines ne résultait pas seulement de l’élargissement du périmètre de gestion de l’EPIC, mais également des investissements et réparations qui devront être réalisés à la reprise de l’exploitation du port. Des travaux rendus nécessaires par l’état dans lequel seraient laissées certaines installations à l’issue du départ de Mayotte Channel Gateway, que plusieurs représentants syndicaux ont qualifié de « désastreux ».
« Je croyais qu’on allait seulement avoir des salaires à payer. Aujourd’hui, on nous parle aussi de réparer des grues », a-t-il fait valoir, assurant que les sommes avancées par la collectivité ne constituaient pas une subvention mais « une avance remboursable au bout d’un an ». Selon lui, l’EPIC constitue « la solution la plus rentable » puisqu’il ne distribue pas de dividendes et ne compte aucun actionnaire privé avec lequel partager les bénéfices. Il a rappelé que le port de Longoni dégage chaque année entre quinze et vingt millions d’euros d’excédents.

Avant la soumission au vote, Ben Issa Ousséni a également détaillé l’organisation du futur établissement public qui sera administré par un conseil d’administration de treize membres. La composition proposée prévoit sept représentants du Département-Région, deux représentants de l’État, un représentant de la Communauté d’agglomération du Grand-Nord de Mayotte (CAGNM), un représentant de la Communauté de Communes de Petite-Terre (CCPT), un représentant de la Chambre de commerce et d’industrie de Mayotte (CCI) ainsi qu’un représentant du personnel de l’EPIC.
Après délibération, la création du nouvel établissement public a été adoptée en dépit de quatre abstentions et deux voix contre. Une décision que les syndicats et les travailleurs ont saluée en sortant de l’hémicycle. Les Femmes Leaders, elles, sont restées silencieuses.
Victor Diwisch


