Dans le nord de Mayotte, le Centre médical de référence de Dzoumogné a officiellement inauguré ce lundi 15 juin 2026 son service de médecine délocalisé, ouvert depuis environ trois mois. Autour du directeur du Centre hospitalier de Mayotte (CHM), du directeur de l’Agence régionale de santé (ARS) Mayotte, du directeur de l’offre de soins de l’ARS, du président de la Communauté de communes du Nord de Mayotte et du maire de Bandraboua, les discours ont salué une nouvelle étape dans le développement de l’offre de soins de proximité sur l’île.
Doté de vingt lits d’hospitalisation pour adultes, le dispositif est présenté par les autorités sanitaires comme un outil destiné à rapprocher les services hospitaliers des habitants du nord et à soulager les structures de Mamoudzou. Derrière les prises de parole officielles, les soignants décrivent une réalité légèrement plus nuancée. Enthousiastes à l’idée de travailler plus près de leur lieu de vie, ils soulignent aussi les difficultés d’un service encore jeune, confronté à des problèmes de matériel, d’approvisionnement en médicaments et à une activité qui dépasse déjà les projections initiales. Pensée pour accueillir des patients de médecine, l’unité reçoit désormais des prises en charge de plus en plus complexes, au point d’apparaître, pour certains membres du personnel, comme victime de son propre succès.
Un site transformé après la fermeture de la maternité

Un peu avant l’inauguration, le site s’anime à l’extérieur tandis qu’à l’intérieur, l’ambiance reste calme. Les transmissions entre équipes de nuit et de jour rythment le début de matinée dans les couloirs repeints en bleu. Le bâtiment a changé de fonction. Une infirmière rappelle : « Avant c’était la maternité. Ici c’est la médecine et derrière, la permanence de soins. Les actions de santé ont des locaux également ». La maternité de Dzoumogné, fermée au mois de juillet 2023 comme celle de Mramadoudou, faute de sages-femmes, a laissé place à cette nouvelle organisation hospitalière.
Une ouverture récente et un quotidien déjà bien rempli
Le service de médecine délocalisé, ouvert depuis environ trois mois et doté de vingt lits, accueille une activité diversifiée : patients post-chirurgie, pathologies chroniques comme le diabète, mais aussi des cas lourds. Une diététicienne originaire de Bandraboua témoigne :
« Ça se passe bien. Ça change la vie de travailler à Dzoumogné, par rapport à Mamoudzou ».
Le personnel a été renforcé depuis l’ouverture. « Avant il y avait trois infirmières, là il y a huit infirmières », indique une soignante. Pour plusieurs agents, le changement est aussi logistique : « Je travaillais à Mamoudzou avant, il fallait que je me lève à trois heures du matin pour aller travailler, là je peux me lever à six heures, j’ai mes heures de sommeil normales, tout va bien, je suis en pleine forme, ça change la vie ».
Une montée en charge rapide d’un service encore jeune

Dans les couloirs, le service a pris ses marques, mais reste en structuration. Une infirmière résume : « C’est un bébé service ». Elle ajoute : « C’est en bonne évolution mais tout n’est pas encore là », à propos du matériel disponible. En peu de temps, les limites logistiques apparaissent. Les équipes évoquent une dépendance forte à Mamoudzou pour les médicaments : « On n’a pas de pharmacie, on est obligés de commander les traitements et on dépend énormément de l’hôpital de Mamoudzou énormément ».
Le manque d’infrastructures et les difficultés informatiques complique aussi l’organisation :
« On n’a pas de réseau. On peut se retrouver avec les quatre ordinateurs qui ne fonctionnent pas, donc on doit courir d’un service à l’autre la plupart du temps pour essayer de capter ».
Un service débordé par des prises en charge non prévues

Initialement conçu pour accueillir des patients de médecine transférés depuis le CHM, le service reçoit aujourd’hui un spectre beaucoup plus large de pathologies. « On accueille des patients de plus en plus lourd (…) On nous a dit que ce serait que des patients de médecine mais pas du tout on reçoit des gens avec des fins de vie, des gens qui ont des cancers compliqués », explique une infirmière.
Elle poursuit : « Au début c’était que des gens qui venaient de médecine mais là ça déborde de tous les services de médecine de chirurgie qui nécessitent des soins complexes ». Dans ce contexte, les équipes doivent composer avec les moyens disponibles : « On demande à avoir des dépannages de traitements à nos collègues mais on ne peut pas dévaliser le stock des urgences non plus ».
Le changement de patientèle modifie aussi les pratiques quotidiennes, notamment pour les aides-soignants. Une infirmière d’une vingtaine d’années explique : « C’est dur pour les aides-soignantes aussi car avant elles étaient avec des bébés et là avec les patients grabataires elles peuvent avoir du mal, pour la toilette c’est pas la même chose un bébé qu’une personne âgée ».
Une stratégie territoriale portée par les institutions

Pour l’Agence régionale de santé, le projet s’inscrit dans une logique de rééquilibrage de l’offre de soins. Le directeur de l’ARS Mayotte, Étienne Billot, indique : « L’idée de ce service est de pouvoir l’offre de médecine en rapprochant les services d’hospitalisation de la population, et pas simplement de consultation en proximité pour prendre en charge les patients plus près de chez eux et baisser la surcharge hospitalière de Mamoudzou ».
Il évoque également un projet plus large : « Cela fait partie d’un projet structurant qui s’inscrit dans la continuité de la restructuration de l’offre de soins, comme le projet du deuxième hôpital de Combani ».
Le CHM revendique une montée en puissance progressive

Du côté du Centre hospitalier de Mayotte, la transformation du site s’inscrit dans une logique de reconstruction. Le directeur du CHM, Jean-Michel Beaumarchais, rappelle : « À mon arrivée, j’avais été frappé par cette situation choquante, d’un service déserté à Dzoumogné, qui possédait pourtant du matériel et des équipements ».
Il détaille la montée en charge : « On a commencé par dix lits puis dix lits supplémentaires, cela a été fait la semaine dernière ». Et affirme une logique de proximité : « On travaille main dans la main pour aller vers la population ».
Une sécurité discrète après des tensions locales

L’inauguration intervient après des caillassages survenus la veille du site, le 14 juin 2026. Sur place, une aide-soignante relativise : « Le matin quand on arrive ils sont déjà là mais après ça va il y a des gens pour la sécurité, pour l’instant ça va ». Une dizaine d’agents assurent la surveillance via l’association Dzoumogné Head Up. L’un d’eux précise : « Parfois il y a des violences mais ils ont peur de nous car on les connaît, donc ça va ».
Avec ses vingt lits et une activité qui ne cesse de croître, le service de médecine de Dzoumogné semble avoir trouvé sa place dans le paysage sanitaire mahorais. Conçu pour rapprocher l’hôpital des habitants du nord de l’île, il attire déjà au-delà de son périmètre initial. Une montée en puissance qui témoigne des besoins du territoire mais qui pose désormais une autre question : celle des moyens nécessaires pour accompagner durablement son développement. Car derrière les discours inauguraux, l’enjeu n’est plus seulement d’ouvrir des lits, mais de donner à cette structure les moyens de répondre à un succès qui dépasse ses ambitions de départ.
Mathilde Hangard


