Bazar Dagoni : le pari du e-commerce mahorais pour simplifier les courses du quotidien

À travers cette plateforme, l’entrepreneur mise sur le e-commerce pour faciliter l’accès aux produits du quotidien, tout en valorisant les fournisseurs locaux et en accompagnant l’évolution des habitudes de consommation sur l’île.

À Mayotte, faire ses courses relève parfois du parcours du combattant. Entre les embouteillages interminables, les rayons parfois vides et les longues files d’attente en caisse, une simple sortie au supermarché peut rapidement se transformer en demi-journée perdue. Une contrainte bien connue des habitants, encore plus marquée pour ceux qui vivent loin des principaux pôles commerciaux comme Mamoudzou ou Combani.

Dans ce contexte, une initiative locale entend bien changer les habitudes : « Bazar Dagoni », une plateforme de e-commerce lancée le 17 février dernier. À l’origine du projet, Nassir Ibrahim Abasse, revenu sur l’île il y a cinq ans après une expérience dans l’industrie agroalimentaire. « C’est un projet qui était en réflexion depuis deux à trois ans », confie-t-il.

Le déclic d’un quotidien contraignant

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Sur l’île, les embouteillages pèsent lourdement sur la charge mentale des habitants, allongeant considérablement le temps consacré aux courses, au point de contraindre certains à y consacrer leur samedi entier. / JDM.

Dès son retour à Mayotte, l’entrepreneur est frappé par une réalité simple mais pesante : faire ses courses demande du temps, beaucoup de temps. Ici, s’approvisionner signifie souvent prendre la route jusqu’à Mamoudzou, le chef-lieu, ou jusqu’à Combani, au centre de l’île. Pour de nombreux habitants, notamment dans le Nord ou le Sud, ces déplacements sont incontournables pour accéder à une offre complète, qu’il s’agisse de produits frais, d’articles d’hygiène ou de produits d’entretien.

« On perd facilement une demi-journée, surtout le week-end, avec les bouchons et l’affluence dans les magasins », reconnaît-il. Une contrainte qui pèse particulièrement sur les familles actives. Certaines journées commencent dès l’aube et se terminent tard le soir. Dans ces conditions, consacrer plusieurs heures supplémentaires aux courses devient quasiment un luxe difficilement soutenable.

Une plateforme pensée pour faire gagner du temps

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La plateforme « Bazar Dagoni » permet aux utilisateurs de faire leurs courses en ligne, de payer et de programmer une livraison à domicile partout sur l’île. Capture d’écran du site / JDM.

C’est pour répondre à cette problématique qu’est née l’idée de « Bazar Dagoni ». Derrière la plateforme, on retrouve la société Mayana Market, qui s’appuie sur un fonctionnement simple et accessible. Le principe : permettre à n’importe quel habitant de Mayotte de faire ses courses en ligne, de payer directement sur le site, de choisir un jour de livraison, puis de recevoir ses produits à domicile.

« Une personne peut faire ses courses tranquillement, sans se déplacer, et être livrée en toute sécurité », résume Nassir Ibrahim Abasse. L’objectif est clair : réduire les contraintes logistiques du quotidien et redonner du temps aux habitants pour leur vie personnelle.

Une réponse aux nouvelles réalités familiales

À Mamoudzou, principal pôle commercial de l’île, l’affluence et les files d’attente font partie du quotidien des consommateurs. / JDM.

Au-delà du gain de temps, la plateforme répond aussi à une évolution sociétale plus profonde. De nombreux jeunes Mahorais quittent aujourd’hui l’île pour poursuivre leurs études ou leur carrière professionnelle, laissant parfois leurs parents ou grands-parents seuls. Dans ce contexte, « Bazar Dagoni » offre une solution inattendue : faire les courses à distance pour ses proches.

« Beaucoup de parents n’ont pas de moyen de locomotion ou vivent seuls. Avant, il fallait passer par quelqu’un ou envoyer de l’argent. Aujourd’hui, on peut directement commander pour eux et se faire livrer chez eux », explique l’entrepreneur. Un service qui dépasse donc le simple cadre du confort pour devenir un véritable outil de solidarité familiale.

Mettre en valeur les acteurs locaux

Autre ambition du projet : soutenir l’économie locale. La plateforme repose sur un modèle collaboratif, en réunissant plusieurs fournisseurs basés à Mayotte, qu’ils soient de grande taille ou plus modestes. Ces partenaires peuvent proposer leurs produits directement sur le site, gagnant ainsi en visibilité et en volume de ventes.

Parmi eux figurent notamment des acteurs comme Maygropic, tandis que d’autres, comme la laiterie de Mayotte, devraient prochainement rejoindre l’aventure. « L’idée, c’est de permettre aux fournisseurs locaux de toucher plus de clients tout en valorisant leurs produits », souligne le fondateur.

Une logistique adaptée aux contraintes de l’île

Les livraisons démarrent à l’aube, vers 4h30 ou 5h, afin d’éviter les embouteillages et couvrir l’ensemble du territoire dans la journée, Grande-Terre comme Petite-Terre. / JDM.

Mais développer un service de livraison à Mayotte ne va pas sans défis. Pour contourner les difficultés liées à la circulation, l’organisation a été optimisée. À ce stade, trois jours de livraison sont proposés chaque semaine : mardi, jeudi et samedi. Un choix assumé qui permet de regrouper les commandes et d’optimiser les tournées.

« On part très tôt, vers 4h30 ou 5h du matin, pour éviter les embouteillages et garantir une livraison dans la journée », détaille Nassir Ibrahim Abasse. Les livraisons peuvent être réalisées sur l’ensemble du territoire, y compris à l’extrême Nord de l’île, tout au Sud ou en Petite-Terre. Pour ceux qui souhaitent aller plus vite ou éviter les frais de livraison, un point de retrait a également été mis en place à Bandrélé. Les clients peuvent y récupérer leur commande rapidement, parfois en moins d’une heure après la commande passée en ligne. Un second point de retrait pourrait voir le jour à Mamoudzou, pour permettre aux travailleurs du chef-lieu de récupérer leurs courses à la manière d’un « drive », plus facilement après leur travail, avant de rejoindre leurs foyers.

Des prix proches du marché

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Un exemple tiré du site indique qu’un carton de 10 kg d’ailes de poulet halal congelées est proposé au prix de 32 euros.

Sur la question des prix, la stratégie est claire : rester au plus proche des tarifs pratiqués en magasin, notamment pour les produits de première nécessité. Riz, cartons de poulet, produits du quotidien… la plateforme s’efforce de proposer des prix accessibles, sans surenchère. « Le client paie surtout le service de livraison. Le but, ce n’est pas d’augmenter le prix des produits », insiste le gérant. Les frais de livraison varient selon la zone géographique, mais deviennent gratuits à partir de 150 euros d’achat.

Malgré un lancement récent, les premiers résultats sont encourageants. Depuis mi-février, le site a enregistré environ 3.500 visiteurs et plus de 200 commandes, soit une moyenne de trois commandes par jour. L’équipe reste pour l’instant réduite, avec deux salariés en charge de la préparation et des livraisons, mais des recrutements sont envisagés à mesure que l’activité se développe.

Faire évoluer les habitudes de consommation

Tout n’est pas encore parfaitement fluide. Comme de nombreux acteurs économiques à Mayotte, « Bazar Dagoni » doit composer avec des contraintes logistiques importantes, notamment liées aux approvisionnements. Des ruptures de stock peuvent survenir, non pas en raison d’un manque de sérieux des fournisseurs, mais à cause de blocages au niveau du port. « Le temps que les conteneurs soient déchargés, les stocks sont parfois déjà épuisés », explique l’entrepreneur.

Au-delà des enjeux logistiques, le principal défi reste sans doute culturel. À Mayotte, le e-commerce alimentaire et le paiement en ligne en sont encore à leurs débuts. « Ce sont des usages nouveaux. Ça ne va pas venir du jour au lendemain », reconnaît Nassir Ibrahim Abasse. Mais les mentalités évoluent progressivement. Certains clients adoptent déjà de nouvelles habitudes, comme se faire livrer directement sur leur lieu de travail. « Ils récupèrent leurs courses dans leur coffre et rentrent chez eux sans avoir à passer au magasin », observe-t-il.

Avec « Bazar Dagoni », Nassir Ibrahim Abasse ne se contente pas de lancer une plateforme mais de tenter d’accompagner une transformation de grande ampleur des modes de consommation sur le département. Un pari ambitieux dans un territoire où les contraintes logistiques sont fortes, mais où les besoins sont bien réels. À terme, le développement du service, l’élargissement de l’offre et l’évolution des usages pourraient bien faire du e-commerce un réflexe du quotidien pour les Mahorais.

Mathilde Hangard

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