À Mayotte, le carburant coule encore, mais la crise mondiale s’invite aux pompes

Alors que les tensions autour du détroit d’Ormuz secouent les marchés pétroliers mondiaux, Mayotte vit encore au rythme habituel… sous la menace d’un choc différé.

Lundi 2 mars au matin, à Kawéni, la station Total tourne à plein régime, comme chaque jour. Aucun affolement visible, pas de ruée massive vers les pompes. Pourtant, à des milliers de kilomètres de là, l’escalade militaire au Moyen-Orient et les menaces pesant sur le détroit d’Ormuz font trembler les marchés de l’énergie. À Mayotte, île ultra-dépendante des importations, la question n’est plus de savoir si la crise aura un impact, mais quand.

Une station insulaire ordinaire dans un monde sous tension 

Lundi matin, la station Total de Kawéni affluait de clients comme à l’accoutumée, malgré un contexte international particulièrement tendu sur les carburants. Voitures, scooters, camions-citernes, véhicules du SMUR : la scène est banale, quotidienne.

« Tous les jours il y a du monde, ce n’est pas que ce matin, ce n’est pas parce qu’il y a la guerre aujourd’hui », observe un agent de sécurité de la station. À son niveau, le constat est clair : « Pour l’instant, la station est calme, il y a du carburant ». 

Mais derrière cette apparente normalité, l’inquiétude affleure. « Cela m’inquiète beaucoup, et même l’ensemble de Mayotte », confie-t-il. Pour lui, les crises se répondent : « Quand le cyclone Chido est passé, il n’y avait plus de riches ou de pauvres. On était tous ensemble dans la galère. La guerre, le cyclone, c’est pareil au niveau des conséquences ». 

Clients prudents, salariés pragmatiques

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Un chauffeur-livreur de matières dangereuses chez Total, assure que l’approvisionnement tient encore, tout en s’inquiétant d’un possible renchérissement des denrées alimentaires.

Du côté des agents chargés de faire les pleins et d’encaisser, même constat : « Ce matin, c’est la routine, il n’y a pas plus de personnes que cela ». Chez les clients, les réactions varient. Une automobiliste venue avec son mari relativise : « On ne va pas trop stocker de l’essence, sinon ce n’est pas bon de sentir l’essence chez soi ». 

Un chauffeur-livreur de matières dangereuses employé par Total se montre plus technique : « Pour l’instant, il n’y a pas de difficulté. S’il n’y a pas de carburant, on n’ira pas bosser, c’est tout », lâche-t-il. Selon lui, pas de rupture immédiate à craindre : « Il y a assez de stock pour tenir encore un mois. Un bateau est arrivé il n’y a pas longtemps ». 

Il pointe aussi la psychologie collective : « Dès que les gens entendent un truc, ils se précipitent pour faire des réserves, mais ça ne sert pas à grand-chose ». En revanche, il anticipe d’autres effets : « Pour l’alimentation, là, ça pourrait devenir plus cher, c’est plus ça qui m’inquiète moi ». 

13 h 37 : le premier grain de sable

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Lundi, en début d’après-midi, un homme venu remplir ses bidons de pétrole est finalement reparti à vide, la station étant en rupture de produit.

Pourtant, en début d’après-midi, la réalité rattrape le symbole. À 13 h 37, à la station Total de Kawéni, il n’y a plus de pétrole disponible. Un habitant venu faire le plein repart avec trois bidons vides. Une rupture ponctuelle, peut-être logistique, mais qui agit comme un révélateur : même sans pénurie officielle, la vulnérabilité du système saute aux yeux.

À quelques centaines de mètres de là, au concessionnaire automobile SMCI de Kawéni, les agents se veulent rassurants. « Pour le carburant, on n’est pas trop impactés. Avec les véhicules électriques ou hybrides, on peut compenser », expliquent-ils. Les clients repartent avec 15 à 20 litres, le minimum, « et après ils se débrouillent ». 

Ailleurs, certains anticipent davantage. À la station Total des Hauts-Vallons, un automobiliste remplit quatre jerricanes dans son coffre. « Je suis l’actualité avec intérêt. La situation dans le Golfe m’inquiète. Les détroits sont fermés, donc je prends de l’avance », assume-t-il. Du côté de la Préfecture de Mayotte, aucun signalement particulier n’est fait à ce stade.

Marchés fébriles et peur irrationnelle : l’analyse d’un ancien de Total

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À la concession SMCI de Kawéni, les agents relativisent l’impact d’une éventuelle pénurie de carburant, misant sur les véhicules hybrides et électriques pour s’adapter.

Pour comprendre ce qui se joue à plus grande échelle, un ancien salarié de Total, expert des marchés pétroliers, décrypte une mécanique bien connue. « Si les pétroliers ne peuvent plus passer par le détroit d’Ormuz, il y aura mécaniquement moins de volumes disponibles, donc une hausse des prix », explique-t-il. Mais selon lui, la première réaction est surtout émotionnelle : « Dans ce genre de situation, l’irrationnel est plus fort que le rationnel ». 

Il anticipe un choc brutal : « Ce qui valait 100 pourrait en valoir 200 », avant une correction tout aussi rapide. « Personne ne pourra continuer à payer à ce prix-là. Il restera du pétrole, donc les prix redescendront ». Selon lui, deux phases : un pic de panique, lié à la guerre, durant une à deux semaines, puis un renchérissement durable, dû au déficit réel et aux nouvelles routes maritimes.

« Le pétrole devra passer par la côte ouest de l’Arabie saoudite, la mer Rouge, le canal de Suez ou contourner l’Afrique. Ce sera plus long et plus cher », résume-t-il. Sur la capacité de l’Iran à bloquer le passage, il estime que « les Américains savent qui est où, à la seconde près », tout en restant prudent. « Tout peut dégénérer en quelques heures. On est dans l’irrationnel affectif et guerrier qu’on ne maîtrise pas du tout », conclut-il.

À Mayotte, une logistique millimétrée mais vulnérable

Sur le terrain, un inspecteur pétrolier détaille la chaîne d’approvisionnement. « L’essence vient du Bahreïn, le gazole de Fujaïrah, aux Émirats ». Les cargaisons sont anticipées trois mois à l’avance. « Ce mois-ci, pas de problème car le bateau est reparti le 28 février mais c’est un peu tôt pour tirer des conclusions », tempère-t-il.

Les volumes sont calculés au plus juste : autour de 13 000 à 14 000 mètres cubes de gazole et 4 000 à 5 000 mètres cubes d’essence, ajustés en fonction de la consommation et des capacités de stockage. « On ne peut pas stocker trop. Sinon, il faut refaire venir un bateau, et on n’a pas la place ». Le facteur clé reste le coût : « Un pétrolier peut coûter jusqu’à 50 000 euros par jour. Chaque retard se répercute sur la facture ». Un contournement de l’Afrique ? « Ce serait trop cher je pense mais on verra comment la situation évolue », estime-t-il.

À Mayotte, les pompes fonctionnent encore, mais la dépendance au pétrole importé rend l’île particulièrement exposée aux secousses géopolitiques. Entre peur irrationnelle, ajustements logistiques et incertitudes militaires, le carburant devient une nouvelle fois un baromètre brutal de la mondialisation. 

Mathilde Hangard

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