Dans le cadre de la mini-série documentaire en cinq épisodes « Mon métier, ma passion, mon engagement », diffusée par Mayotte La 1ère, deux professionnels de Mlezi Maore racontent leur quotidien et les raisons qui les poussent à exercer leur métier à notre rédaction.
Anrabiat Touffail, chargée d’insertion, aide les personnes éloignées de l’emploi à construire leur projet professionnel. Anli Soufiani, mandataire judiciaire à la protection des majeurs, accompagne des adultes vulnérables dans la gestion de leurs droits et de leurs intérêts. Lors de deux échanges ce mercredi 14 octobre 2026, ils ont évoqué la richesse de leurs missions, les difficultés rencontrées sur le terrain et la satisfaction de contribuer, chacun à sa manière, à l’accompagnement des personnes les plus fragiles.
Accompagner vers l’emploi, reconstruire la confiance

À Bandrélé, Anrabiat Touffail exerce comme chargée d’insertion au sein d’une structure d’insertion par l’activité économique (SIAE) de Mlezi Maore. Sa mission consiste à accompagner les personnes majeures dans la construction de leur projet professionnel, le développement de leurs compétences et leur retour vers l’emploi. « J’accompagne une soixantaine de personnes », précise-t-elle. Dans son métier, elle apprécie particulièrement « la polyvalence », qui lui permet de travailler sur des situations et des projets différents.
Les personnes accompagnées arrivent par l’intermédiaire de prescripteurs habilités. Certaines ont déjà une idée précise de leur avenir professionnel, tandis que d’autres ont besoin d’être guidées pour définir un projet adapté à leur situation. « Chacun arrive avec son projet pro et d’autres des idées », résume d’abord Anrabiat. Et pour les personnes qui n’ont pas encore d’objectif précisément défini, l’accompagnement commence justement par la construction d’un projet professionnel. Il peut notamment passer par une période d’immersion dans une entreprise afin de vérifier la pertinence du projet envisagé. D’autres bénéficiaires suivent une formation avant de se diriger vers le métier souhaité.
L’accompagnement repose sur un parcours d’insertion comprenant des entretiens individuels hebdomadaires. La chargée d’insertion travaille notamment avec un conseiller à l’emploi et une conseillère en économie sociale et familiale. L’objectif est de prendre en compte les différentes dimensions de la situation de chaque personne afin de favoriser son insertion socioprofessionnelle.

Les ateliers et chantiers d’insertion (ACI) constituent également un support à cet accompagnement. À Bandrélé, la structure dispose d’un ACI agricole, d’un ACI forestier et d’un ACI consacré à l’entretien paysager et à l’élagage. D’autres activités sont proposées sur le territoire, avec un ACI agricole à Kawéni et un ACI pépinière à Ironi Bé. Les personnes doivent être âgées d’au moins 18 ans pour intégrer le dispositif. Anrabiat indique que des personnes peuvent y être accompagnées jusqu’à la retraite.
Mais au-delà des parcours et des dispositifs, c’est avant tout l’évolution des personnes qui donne du sens à son travail. « Tout le côté social et humain, c’est ce qui me plaît le plus, en tout cas moi ce que je préfère dans ce métier, c’est de voir les personnes retrouver confiance en elles, prendre conscience de leurs compétences et de leurs capacités, voir une personne qui reprend espoir dans l’avenir et concrétise son projet professionnel, c’est vraiment gratifiant », confie-t-elle.
Elle évoque notamment le cas récent d’un jeune qui a récemment décroché un contrat à durée indéterminée (CDI). Une réussite concrète qui vient donner une portée particulière aux efforts engagés tout au long de son accompagnement. « Ça, c’est du concret, c’est vraiment satisfaisant », se réjouit-elle, notamment sur un territoire confronté à un fort taux de chômage.
Des obstacles administratifs aux difficultés d’accès aux droits

Si l’accompagnement peut déboucher sur des réussites, Anrabiat souligne également les difficultés rencontrées dans la mise en œuvre des parcours d’insertion. Parmi les principaux freins figurent les démarches administratives, notamment au moment des recrutements et de la vérification de l’éligibilité des candidats. Mlezi Maore travaille en partenariat avec France Travail et les organismes concernés pour examiner les situations. Selon Anrabiat, la question des titres de séjour peut compliquer certaines démarches.
À ces difficultés s’ajoute parfois un décalage entre les besoins des bénéficiaires et les formations disponibles. « Parfois, on a une offre de formation qui ne correspond pas à la demande », observe-t-elle.
Les relations avec les entreprises représentent un autre enjeu. Si les structures répondent favorablement aux demandes de mises en situation professionnelle, au moment de l’embauche, les choses se compliquent. « Pour toutes les mises en situation, il n’y a aucun problème, les entreprises, elles répondent, mais pour ce qui est d’embaucher, c’est le problème du bassin de l’emploi, c’est compliqué par rapport au profil », rapporte-t-elle.
Elle cite l’exemple du secteur du ménage, où certains employeurs recherchent des personnes déjà formées, et souvent, sachant, écrire, lire, et compter. Mais pour les bénéficiaires confrontés à l’illettrisme ou ayant besoin d’une formation en alphabétisation, l’accès à l’emploi peut alors se révéler bien plus complexe.
Ces difficultés font écho à celles rencontrées par Anli Soufiani, mandataire judiciaire au sein du service mandataire judiciaire à la protection des majeurs (SMJPM) de Mlezi Maore. Son travail consiste à accompagner des adultes vulnérables placés sous curatelle ou sous tutelle, dans le cadre de mesures adressées par le tribunal. Il suit actuellement environ 63 dossiers.
« Le tribunal nous adresse les mesures, et nous on doit rencontrer les personnes, prendre connaissance de leur situation et essayer de les accompagner au mieux sur des questions complexes parfois, notamment sur des questions liées à la gestion de leur budget et de leur patrimoine », explique-t-il.
Le mandataire judiciaire intervient sur des questions qui touchent directement à la vie quotidienne des personnes protégées. Il doit notamment contribuer à la gestion de leurs intérêts et à l’ouverture de leurs droits, tout en composant avec leur environnement familial. Anli confie également que certaines familles comprennent difficilement les missions du service. Elles peuvent craindre que le mandataire cherche à s’approprier les biens ou l’argent de leur proche.
Il faut alors expliquer le rôle du professionnel et renouveler les échanges pour parvenir à une organisation permettant de travailler avec les familles. « Parfois les familles ne comprennent pas bien nos missions, et elles pourraient penser qu’on est là pour s’accaparer des biens des personnes ou leur argent, c’est dur à gérer mais avec les explications répétées, on finit par trouver une organisation et travailler avec les familles », reconnaît-il.

Les situations deviennent toutefois plus difficiles lorsque les personnes accompagnées rencontrent des problèmes administratifs liés à leur séjour. « Quand les personnes sont en situation irrégulière ou ont besoin de renouveler leur titre de séjour, pour l’ouverture des droits, c’est limité sur le territoire », relève-t-il.
Les démarches de renouvellement peuvent être longues et complexes. Lorsqu’une personne a besoin de soins mais ne dispose pas de droits à l’assurance maladie, les difficultés s’accumulent. La situation administrative et financière peut également peser sur ses conditions de logement et la maintenir dans la précarité.
Face à ces situations, les professionnels tentent de mobiliser les aides disponibles. Mais certaines difficultés demeurent sans réponse immédiate. « C’est très dur à gérer. On a des gens qui vont intervenir à domicile, ils vont nous rapporter la difficulté et on se rend compte parfois qu’il n’y a pas forcément de solution », témoigne Anli.
Le service explique alors aux familles que la régularisation administrative constitue souvent une condition nécessaire pour débloquer la situation. En attendant, les possibilités d’aide restent limitées. À ces obstacles s’ajoute le manque de solutions pour les personnes ayant besoin de soins spécifiques, notamment en psychiatrie. Anli rappelle que les possibilités d’hospitalisation et les structures adaptées sont limitées à Mayotte, ce qui complique l’accompagnement de certaines personnes vulnérables. Il souligne également que Mlezi Maore est la seule association du territoire à disposer du dispositif de mandataire judiciaire pour les tutelles.
La polyvalence et le travail en réseau au coeur de l’engagement
Malgré les difficultés rencontrées, Anrabiat Touffail et Anli Soufiani soulignent ce qui nourrit leur engagement au quotidien et se rejoignent dans leurs réponses. La diversité de leurs missions et la possibilité d’accompagner des personnes aux parcours et aux situations variés constituent, pour elles, une véritable source de motivation.
Pour Anrabiat, voir une personne reprendre confiance, prendre conscience de ses capacités et concrétiser son projet professionnel constitue l’une des principales satisfactions de son métier. Le jeune qui a récemment obtenu un CDI en est un exemple.
Pour Anli, la richesse de sa fonction tient également à sa polyvalence. Il intervient sur des questions liées aux finances, aux droits et à l’accompagnement social, tout en travaillant avec différents partenaires. À son arrivée à Mlezi Maore, il exerçait dans un autre service, auprès des adolescents. La découverte du service de protection des majeurs lui a donné envie de travailler auprès d’adultes confrontés à des situations diverses. Il a ensuite suivi une formation spécifique pour rejoindre ce service.
« La polyvalence de ce métier est passionnante. On touche un peu à tout, l’accès aux droits, le social, les finances, et le travail avec les partenaires, on s’enrichit tous les jours. C’est pour ça que j’ai choisi ce métier », raconte-t-il.
Cette diversité exige de s’adapter aux besoins de chaque personne et de travailler avec les autres acteurs susceptibles d’apporter une réponse. Le partenariat occupe ainsi une place importante dans les deux métiers, qu’il s’agisse de préparer une insertion professionnelle ou de faciliter l’accès aux droits d’une personne vulnérable. Anli souhaite que les professionnels du secteur social renforcent encore leurs liens afin de mieux répondre aux situations complexes rencontrées sur le territoire.
Il espère que « tous les gens du social se soudent davantage pour le développement du social à Mayotte », avec un travail partenarial davantage mis en avant et des dispositifs permettant de prendre en charge les personnes dans leur globalité. Cette volonté de travailler ensemble rejoint la pratique décrite par Anrabiat, qui s’appuie sur les entreprises et les partenaires institutionnels pour accompagner les bénéficiaires vers l’emploi.
Et au-delà des difficultés, leurs témoignages rappellent que l’accompagnement social repose avant tout sur l’humain, la coopération et la capacité à chercher des solutions. Pour Anrabiat Touffail comme pour Anli Soufiani, chaque avancée, même modeste, donne du sens à leur engagement auprès des plus fragiles à Mayotte.
Mathilde Hangard


