À Mayotte, les agrumes poussent un peu partout. Dans les jardins mahorais, mêlés aux bananiers, aux arbres fruitiers, aux cultures vivrières ou forestières, ils échappent souvent aux radars des statistiques agricoles. Pendant ce temps, les bateaux continuent d’acheminer des milliers de tonnes d’agrumes vers l’île. En 2024, près de 2 390 tonnes ont ainsi été importées.
Le paradoxe résume à lui seul le défi de la filière. Mayotte consomme beaucoup d’agrumes, en produit aussi, mais ne sait pas précisément combien. Et lorsqu’il s’agit d’augmenter la production, les obstacles ne manquent pas. Entre les arbres vieillissants, les maladies, le manque de plants certifiés et, plus important encore, les infrastructures ravagées par le cyclone Chido. Joël Huat, ingénieur horticole et docteur en agronomie, aujourd’hui directeur régional adjoint du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad) Réunion-Mayotte-océan Indien, connaît bien cette histoire. Pour lui, le potentiel est pourtant toujours là.
Une production locale qui échappe aux statistiques

« La quantité d’agrumes produits localement échappe à la quantification », explique Joël Huat. La raison tient notamment au mode de culture traditionnel de l’île. Les agrumes sont rarement cultivés seuls. Ils prennent place dans le « jardin mahorais », un système agroforestier où se côtoient plusieurs espèces sur de petites parcelles.
Les circuits de commercialisation formels ne donnent donc qu’une vision très partielle de la réalité. L’ingénieur souligne que les volumes de fruits et légumes commercialisés par l’Union des coopératives agricoles de Mayotte ne représentent qu’environ 5 % des quelque 72 000 tonnes estimées par la Direction de l’ Alimentation, de l’Agriculture et de la Forêt (DAAF) pour l’ensemble des fruits et légumes. Et l’île ne compte, selon lui, qu’à peine cinq marchés dans les circuits formels et connus. D’où sa mise en garde. « Cela ne veut pas dire qu’il y a beaucoup d’imports et très peu de production locale connue qu’il n’y a pas de production locale ».
Cette production ne suffit cependant pas à répondre à la demande. Les importations de fruits ont presque quadruplé en dix ans. En 2024, les agrumes ont représenté environ 2 390 tonnes d’arrivages, devant les pommes, à 1 500 tonnes, et les poires, à 310 tonnes. Les mandarines représentaient à elles seules environ 32 % des agrumes importés.
Pour Joël Huat, il ne s’agit pas donc pour autant d’une impossibilité agronomique. « C’est une culture adaptée, cela se fait très bien en milieu tropical », affirme-t-il. Et si certaines oranges restent vertes ou certains citrons peu jaunes, cela ne signifie pas qu’ils sont de mauvaise qualité. « Comme il fait chaud, les pigments dans la peau de l’agrume ne se révèlent pas avec la chaleur ».
Des maladies jusqu’au cyclone Chido, une filière fragilisée

Comparé à d’autres sujets qui touchent au territoire de Mayotte, le principal défi de la production d’agrumes est ailleurs. Il concerne avant tout la santé des arbres et des plants. Deux maladies sont particulièrement citées par l’ingénieur agronome, comme le chancre citrique et la tristeza des agrumes.
Le premier, détecté à Mayotte en 2012, est une maladie bactérienne soumise à une réglementation sanitaire. La seconde est liée à des virus et peut provoquer le dépérissement des arbres. Le livret technique réalisé par les acteurs du Réseau d’innovation et de transfert agricole (RITA) rappelle également que d’autres pathogènes constituent un risque et que les connaissances locales sur certaines maladies restent encore assez limitées.
Pour les ravageurs, Joël Huat évoque notamment des chenilles et un papillon de nuit qui s’attaque aux fruits. Face à ces menaces, le livret mise sur une combinaison de mesures préventives, biologiques, physiques et, lorsque cela est nécessaire, sur une utilisation raisonnée des traitements.
Après l’apparition du chancre citrique, la production et la commercialisation de plants sains sont devenues un enjeu central. Le Cirad a alors mis en place un dispositif de production de plants certifiés et introduit de La Réunion 21 variétés d’agrumes, choisies notamment parce « ces variétés correspondaient à ce que consommaient les Mahorais », explique Joël Huat, précisant que la gamme a aussi été légèrement élargie. La multiplication des plants a commencé en 2019.

À partir de 2021, le Département-Région a constitué des collections de pieds-mères et des blocs d’amplification à partir de ces variétés. Un bloc de production à Dembéni a permis de fournir des plants sains à des producteurs référents, sur environ 15 hectares de vergers.
Puis Chido est arrivé. Le cyclone, survenu le 14 décembre 2024, a lourdement endommagé les infrastructures. À Coconi, les deux serres ont été détruites, « notamment celles à Coconi, elles ont été aplaties comme du carton donc le programme est tombé à l’eau », raconte Joël Huat.
Le coup d’arrêt n’a cependant pas fait disparaître l’objectif. Les parcelles installées au Centre d’Application Agro-écologique de Miréréni ont permis de maintenir une partie des activités de démonstration et de suivi, tandis que les agrumes qui y ont été plantés ont commencé à produire. Le Département envisage par ailleurs d’y transférer ses unités de production de plants.
Un potentiel de production avec un objectif de 100 hectares

La relance de la filière s’inscrit désormais dans plusieurs dispositifs publics, notamment les Orientations Stratégiques pour l’Agriculture de Mayotte et le Plan de Souveraineté Alimentaire. Le programme prévoit notamment la plantation d’une centaine d’hectares d’agrumes à l’horizon 2030.
Le Cirad veut donc repartir sur des bases sanitaires solides. Le livret technique récemment publié rassemble les connaissances accumulées au fil des expérimentations menées dans le cadre des projets AgrumQuaM et BATIMay, au sein du RITA. Il détaille notamment la production de plants certifiés, le greffage, l’installation des vergers, la gestion de l’eau et du sol, la lutte contre les bioagresseurs et les méthodes de protection intégrée.
Pour Joël Huat, l’enjeu est aussi de rendre ces connaissances accessibles. Dans des sociétés où la transmission passe largement par l’oral et le visuel, il défend le papier, avec des textes simples et directement utilisables par les producteurs. Le livret est conçu comme un recueil de conseils et de retours d’expérience, plutôt que comme un document scientifique réservé aux spécialistes.
Et le chercheur ne compte pas s’arrêter là. D’autres livrets pourraient voir le jour, notamment sur la banane dans les prochains mois, puis sur les bonnes pratiques en agroforesterie.
Mais pour l’heure, la question reste celle des agrumes. À bientôt près de deux ans après le passage de Chido, combien Mayotte peut-elle aujourd’hui en produire ? Les statistiques ne permettent pas encore de le dire précisément, mais pour Joël Huat, le territoire a en tout cas les moyens techniques d’atteindre près de 2 300 tonnes, soit un volume proche des 2 390 tonnes d’agrumes importées en 2024, avant le cyclone. « On peut produire 2 390 tonnes, on sait faire », affirme-t-il. Reste maintenant à réunir les conditions pour y parvenir, avec la reconstruction des serres, la disponibilité des plants et l’accompagnement des producteurs.
Mathilde Hangard


