Alors que la commission d’enquête sénatoriale sur les inégalités systémiques dans les Outre-mer doit rendre ses conclusions le 30 juin prochain, l’audition de la ministre des Outre-mer, Naïma Moutchou, est venue clore plusieurs mois de travaux consacrés aux écarts persistants entre les territoires ultramarins et l’Hexagone en matière d’emploi, de revenus, de santé, d’éducation ou encore de logement.

Pour la présidente de la commission, la sénatrice Viviane Malet, l’objectif est de comprendre « les raisons, la persistance voire l’aggravation des inégalités » et d’identifier les causes profondes de ces fractures. Des situations qui, selon elle, « ne seraient pas tolérées dans l’Hexagone » mais restent le quotidien de nombreux ultramarins.
Face aux sénateurs, Naïma Moutchou a rappelé que les Outre-mer ne constituaient pas un ensemble homogène, tout en soulignant la persistance d’inégalités structurelles liées à un ensemble de facteurs : éloignement, insularité, contraintes économiques, vulnérabilité climatique ou encore héritages historiques.
Dans ce contexte, la vie chère reste une préoccupation majeure. Les niveaux de prix y sont supérieurs à ceux de l’Hexagone, avec des écarts compris entre 9 et 16 % selon les territoires, et pouvant dépasser 30 % pour les produits alimentaires. Ces inégalités se retrouvent également dans l’accès aux services essentiels, qu’il s’agisse de la santé, du logement, de la mobilité, du numérique ou encore de l’éducation.
Parmi les situations les plus marquées figure Mayotte, où le taux de pauvreté atteint 77 % de la population et où le chômage avoisine les 40 %. « Ces chiffres parlent d’eux-mêmes », a reconnu la ministre.
Ces constats ont ensuite servi de toile de fond aux échanges avec les sénateurs mahorais, Thani Mohamed Soilihi et Saïd Omar Oili, qui ont interrogé la ministre sur plusieurs sujets directement liés à la situation de l’île, du logement social aux contrats aidés, en passant par la gestion des déchets post-Chido, la reconstruction des écoles ou encore les retraites.
Pour Naïma Moutchou, la réponse aux inégalités ne peut toutefois pas reposer uniquement sur les mécanismes de solidarité ou de compensation de l’État. « Il manque l’autre jambe : le développement économique », a-t-elle insisté. « On peut passer notre temps à venir compenser mais il faut donner la capacité aux territoires de répondre eux-mêmes aux besoins de leur population ».
La ministre a ainsi défendu une future feuille de route économique pour les Outre-mer, l’opération « Choose Outre-mer » destinée à attirer investisseurs et porteurs de projets, ainsi qu’une loi d’orientation et de programmation pour inscrire l’action publique dans le temps long.
Les inquiétudes sur le logement et les contrats aidés

Le sénateur Thani Mohamed Soilihi a alerté la ministre sur deux dispositifs jugés essentiels à Mayotte et plus largement dans les Outre-mer : la Ligne budgétaire unique (LBU), principal outil de financement du logement social dans les territoires ultramarins et dont un gel est redouté, ainsi que les Parcours emploi compétences (PEC), ces contrats aidés largement utilisés dans les collectivités, les écoles et les associations, mais dont la baisse des crédits alloués suscite des inquiétudes.
« Pour nous, ce sont des dispositifs existentiels », a martelé le sénateur. « En attendant le grand soir, n’alourdissez pas la situation ».
Concernant la LBU, Naïma Moutchou a fait savoir que l’État restait mobilisé. Elle a évoqué plus de 600 millions d’euros engagés dans les DROM, la construction de 25.000 logements sur les trois prochaines années ainsi que le maintien des dispositifs de défiscalisation.
« Nous actionnons tous les leviers possibles pour répondre à la demande de logements dans les territoires », a-t-elle souligné, rappelant que Mayotte représente à elle seule environ un tiers des crédits de la LBU engagés et bénéficie d’efforts spécifiques dans le cadre de la reconstruction post-Chido.
Sur les contrats aidés, la ministre a reconnu qu’ils ne constituaient pas une solution durable à l’emploi, tout en mettant en garde contre une suppression brutale. « On ne peut pas débrancher comme ça », a-t-elle estimé, soulignant les conséquences immédiates que cela pourrait avoir sur l’emploi local ou encore sur le fonctionnement des établissements scolaires.
Ne pas laisser le sujet des déchêts « dériver »

Après Thani Mohamed Soilihi, le sénateur Saïd Omar Oili a à son tour interpellé la ministre, en se concentrant sur la situation particulièrement préoccupante dans laquelle se trouvel le territoire, et a interrogé la ministre pour savoir comment « débloquer » les « points de blocage » qu’elle était venue observer lors de sa visite le 14 décembre 2025.
Le sénateur a notamment alerté sur la gestion des déchets post-cyclone. Plus d’un an après Chido, il a rappelé que des milliers de tonnes de déchets restent encore à traiter sur l’île, tout en soulignant l’accumulation de déchets plastiques liée aux importations massives d’eau en bouteille pendant la crise de l’eau. « Ce sont 23 millions de bouteilles en plastique qui sont arrivées sur l’île en 2024, et 29 millions en 2025, soit 53 millions de bouteilles en deux ans ce qui équivaut à 165 bouteilles par habitant en deux ans ».
« Comment faire venir des investisseurs ou des touristes à Mayotte lorsqu’ils découvrent ces montagnes de déchets ? », a-t-il interrogé. Il a aussi estimé que la lutte contre la pauvreté n’était « pas un acte de charité mais un acte de justice ».
Naïma Moutchou a affirmé partager les constats dressés sur Mayotte et sur la question des déchets, elle a admis l’existence de nombreux blocages logistiques et organisationnels, aggravés par le cyclone Chido. Elle a annoncé la poursuite des opérations de traitement et rappelé la mobilisation financière de l’État à travers les fonds d’urgence et de reconstruction.

« Toutes les opérations se poursuivent en ce moment, avec en priorité le terre-plein de M’tsapéré. Selon le bilan d’avril, 100 % des pneus ont été traités, 100 % du bois, 91 % des déchets métalliques et 40 % des déchets électriques et électroniques », a détaillé Naïma Moutchou. « La clé de la réussite c’est aussi la mobilisation du SIDEVAM et dans la capacité des acteurs à se mobiliser régulièrement. On doit entretenir une dynamique pour ne pas laisser le sujet dériver. Il y a aussi un refus de tri de la part des éco-organismes, il faut leur rappeler leurs responsabilités ».
Construction des écoles : la « peur » d’une « nouvelle vague migratoire comorienne »
Sur la question de l’éducation, Naïma Moutchou a indiqué avoir demandé au ministre de l’Éducation nationale de se rendre à Mayotte afin de rencontrer les élus et les acteurs du terrain. La ministre a également évoqué l’idée d’un « Forum de l’école » pour mieux identifier les attentes locales et les freins à la reconstruction du système éducatif.

Elle a rappelé la création d’un établissement public et la signature de conventions destinées à accompagner les communes dans la reconstruction des établissements scolaires. À ce jour, six communes ont adhéré au dispositif.
« Certains élus n’ont pas envie de construire des écoles car ils craignent un effet attractif auprès du public comorien. Ils ont peur qu’en construisant davantage d’écoles, cela entraîne une nouvelle vague migratoire comorienne », a expliqué la ministre, qui a affirmé agir sur les « flux migratoires » pour rassurer les élus et la population.
« Il faut des classes pour tous les enfants à Mayotte et il faut sortir des rotations, même si elles permettent aujourd’hui d’avoir un enseignement de qualité. La situation n’est pas idéale, mais les heures sont préservées », a tout de même assuré Naïma Moutchou.
« Tous les constats que vous avez faits, je les partage. Je sais ce qui ne va pas. La question est : comment, ensemble, avec les élus, les collectivités et les parlementaires, nous arrivons à accélérer la reconstruction et la refondation que nous devons aux Mahorais ? », interroge Saïd Omar Oili
Il a également interpellé la ministre sur la question des retraites à Mayotte. Le sénateur a souligné ce qu’il considère comme une anomalie : malgré une caisse de retraite excédentaire, les pensions versées aux Mahorais demeurent parmi les plus faibles de la République.
En réponse, Naïma Moutchou a indiqué que ce dossier s’inscrivait dans le cadre des convergences sociales actuellement en cours. « C’est un sujet. Il fait partie des dispositifs de convergence sociale en cours. Le travail de convergence sur les retraites est engagé avec le ministre du Travail », a-t-elle assuré, annonçant également l’organisation prochaine d’une réunion consacrée à ce dossier.
« Quelques mois utiles avant l’éléction présidentielle »

Si cette audition a permis d’apporter quelques éléments de réponse sur les difficultés rencontrées à Mayotte et la reconstruction en cours, elle a surtout mis en lumière l’ampleur du défi que représente la réduction des inégalités dans les Outre-mer.
Pour Naïma Moutchou, la réponse passe autant par le rattrapage des retards accumulés que par le développement économique des territoires afin de leur permettre de créer davantage d’activités, d’emplois et de richesses.
Une ambition qui se heurte toutefois à un calendrier politique de plus en plus contraint. « J’ai quelques mois utiles devant moi avant l’élection présidentielle », a reconnu la ministre. « A cela s’ajoutent les contraintes budgétaires, donc on a quelques mois devant nous pour faire des choses. Je ne promets pas la grande révolution, mais une succession de petits matins », a-t-elle déclaré, misant notamment sur une feuille de route économique « très concrète ».
Naïma Moutchou a également réaffirmé sa conviction qu’une loi d’orientation et de programmation pour les Outre-mer serait nécessaire afin d’inscrire l’action publique dans la durée. « Il faut mettre cela dans l’atmosphère pour la suite », a-t-elle glissé aux sénateurs.
Une perspective qui souligne une réalité bien connue des élus ultramarins. Malgré des diagnostics désormais largement établis et des pistes de solutions régulièrement avancées, il leur faudra sans doute convaincre une nouvelle fois le prochain exécutif de faire des Outre-mer une priorité politique afin de transformer les constats en résultats tangibles.
Victor Diwisch


