L'autorisation de construction de l’usine de dessalement d’Ironi Bé est examinée à la demande de plusieurs associations environnementales. Elles contestent les conditions d’implantation du projet et ses effets sur le lagon et la mangrove, tandis que l’État et le syndicat des eaux en défendent la légalité au nom de la sécurisation de l’alimentation en eau de l’île.

Le tribunal administratif appelé à trancher sur l’usine de dessalement d’Ironi Bé

L'autorisation de construction de l’usine de dessalement d’Ironi Bé est examinée à la demande de plusieurs associations environnementales. Elles contestent les conditions d’implantation du projet et ses effets sur le lagon et la mangrove, tandis que l’État et le syndicat des eaux en défendent la légalité au nom de la sécurisation de l’alimentation en eau de l’île.

La salle d’audience du tribunal administratif de Mamoudzou était comble ce mardi 2 juin au matin, bien avant l’arrivée des magistrats. Une affluence à la hauteur des enjeux du dossier examiné, à savoir la demande d’annulation de l’arrêté préfectoral du 3 juillet 2025 autorisant les travaux du projet d’usine de dessalement d’Ironi Bé.

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Le délibéré est attendu dans un délai compris entre deux semaines et un mois. Victor Diwisch / JDM.

Le recours est porté par plusieurs associations de protection de l’environnement : Mayotte Nature Environnement (MNE), France Nature Environnement, le Groupement d’étude et de protection des oiseaux de Mayotte (GEPOMAY) et Sea Shepherd France. Elles dénoncent un projet construit, selon elles, davantage sur des considérations d’accès au foncier et au réseau existant, ainsi que sur des critères administratifs, que sur des enjeux environnementaux. Elles pointent l’impact de la construction et de l’exploitation de l’usine sur les milieux naturels, de la mangrove au lagon, et demandent l’arrêt des travaux, la démolition des ouvrages déjà réalisés ainsi que la remise en état du site sous deux mois.

Face à elles, la préfecture de Mayotte, représentée notamment par Yves Kocher, chargé de l’animation locale du Plan Eau Mayotte auprès du préfet, ainsi que le Syndicat mixte Les Eaux de Mayotte (LEMA), défendu par Me Yann Landot, sont venus défendre la légalité et la nécessité du projet. Ils rappellent que celui-ci s’inscrit dans le contexte de la crise de l’eau traversée par Mayotte et qu’il a fait l’objet d’une procédure d’urgence civile, les autorités estimant que l’absence de réponse rapide faisait peser un risque grave sur l’approvisionnement en eau potable et, par conséquent, sur la santé de la population.

Un projet né dans l’urgence de la crise de l’eau, dans un cadre environnemental sensible

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Vue d’architecte de la future usine de dessalement d’Ironi Bé, actuellement en chantier, qui vise à produire jusqu’à 10.000 m³ d’eau potable par jour. (Illustration).

Devant le tribunal administratif, la procédure est avant tout écrite, conformément au fonctionnement habituel de la juridiction. La parole a donc été donnée en premier lieu au rapporteur public, qui a présenté son analyse du dossier.

Il rappelle que le projet d’usine est né en 2023 dans un contexte de crise de l’eau et d’urgence sanitaire, avec pour objectif une production annoncée de 10.000 mètres cubes d’eau potable par jour, dans l’espoir de mettre fin aux tours d’eau en 2027.

Le rapporteur décrit une usine reposant sur le principe de l’osmose inverse, un procédé de filtration de l’eau de mer à travers des membranes très fines permettant de séparer l’eau potable des sels et impuretés. Le rejet en mer est estimé à 12.730 m³ de saumure par jour en moyenne, c’est-à-dire une eau très concentrée en sel issue du processus de dessalement.

Le dispositif prévoit une prise d’eau à environ 670 mètres du littoral et un point de rejet situé à environ 970 mètres de la côte, à faible profondeur.

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Au total, le projet entraîne la destruction d’environ 0,8 hectare de zone humide. Léo Vignal / JDM.

Il revient aussi sur les principaux ouvrages à construire, notamment les canalisations de pompage et de rejet, la passerelle de 270 mètres sur pieux traversant la mangrove, la déviation routière et la zone d’implantation de l’usine. Au total, le projet entraîne la destruction d’environ 0,8 hectare de zone humide.

Autant d’éléments qui, selon lui, placent le projet dans un cadre environnemental sensible, encadré par une autorisation environnementale unique, qui concerne à la fois la construction et l’exploitation de l’usine, et qui exclut la nécessité d’une seconde autorisation comme le demandent les associations.

Sur le plan juridique, il évoque les moyens soulevés par les associations et conclut à une analyse contrastée du dossier, certains points appelant un examen approfondi de la juridiction, d’autres étant écartés, notamment sur la procédure et la légalité.

Il mentionne enfin les échanges administratifs successifs autour du projet, jusqu’aux recours formés contre l’arrêté du 3 juillet 2025, dans un dossier marqué par une forte technicité et une succession d’études et de compléments.

Chido non pris en compte, études jugées insuffisantes et concertation contestée : un dossier « pas prêt » selon les associations

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L’accumulation des rejets de l’usine sur les fonds marins aurait un impact énorme sur les coraux, mais aussi la macrofaune, les poissons, les tortues et même les mammifères, selon les associations. (Illustration).

La parole a ensuite été donnée à MNE, représentée par sa juriste Léna Lessard, qui dénonce un projet qui « ne prend pas en compte le passage du cyclone Chido et ses conséquences environnementales nombreuses, sur la mangrove, le récif, la courantologie, la morphologie du littoral ». « Cela biaise tout l’état du dossier, il n’est pas prêt ! », insiste-t-elle.

L’association met également en avant les insuffisances de l’étude d’impact de l’usine, notamment sur la biodiversité du lagon dans un large périmètre autour des rejets de saumure et de produits d’entretien. Elle met en avant un faible courant qui ne permettrait pas l’évacuation des particules vers le large, entraînant leur accumulation sur les fonds marins et rendant progressivement le milieu inhospitalier pour la vie, en commençant par bloquer la photosynthèse. « La mort à petit feu de la vie dans le lagon ».

Sur terre comme dans la mangrove, l’association met en cause le manque de mesures d’évitement des palétuviers lors des travaux, l’absence de système d’écran anti-matières en suspension (MES) et des mesures compensatoires jugées insuffisantes. Elle pointe également une évaluation incomplète de la biodiversité, évoquant notamment la présence du crabier blanc, espèce en danger d’extinction au niveau mondial inscrite sur la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), qui niche sur le site.

Pour MNE, aucune solution alternative n’aurait été sérieusement étudiée selon des critères environnementaux. (Illustration, Victor Diwisch / JDM).

Pour MNE, aucune solution alternative n’aurait été sérieusement étudiée selon des critères environnementaux, ce qui remettrait en cause, selon elle, le choix du site retenu. L’association invoque également le principe de précaution, estimant que les rejets et les modifications du milieu marin pourraient entraîner des effets graves et irréversibles sur la mangrove et le récif corallien, en raison du rejet d’eau chauffée, de sel, et de substances chimiques, dans un milieu marin semi-fermé.

« Si l’on prend l’exemple de l’usine de dessalement de Petite-Terre, la vie marine a disparu autour des rejets dans un rayon de 40 mètres », argumente-t-elle. Une installation dont les rejets se font hors lagon, ce qui limite son impact, contrairement à ceux prévus par le projet d’Ironi Bé.

« Ce projet est aussi une parfaite illustration d’un manque de considération du public, on ne peut pas priver le public d’une garantie constitutionnelle. On ne peut pas cacher au nom d’une urgence », ajoute-t-elle à propos des conditions dans lesquelles le public a été associé à la procédure d’autorisation et à la mise à disposition du dossier, qu’elle estime insuffisantes au regard des exigences de participation du public en matière environnementale.

Une suspension du chantier serait « contre-productive »

« La suspension des travaux est illusoire », insiste Yves Kocher, chargé de l’animation locale du Plan Eau Mayotte auprès du préfet. Léo Vignal / JDM.

« Un nouvel arrêté est prévu, qui répondra à certaines de ces questions », a indiqué Yves Kocher, devant les magistrats, à la suite de l’intervention de la juriste de MNE. « La suspension des travaux est illusoire, dans un contexte en plus de durcissement des tours d’eau à venir ».

Me Yann Landot, pour le Syndicat mixte Les Eaux de Mayotte, soutient que la consultation du Parc naturel marin n’était pas exigée. Il ajoute qu’une étude de courantologie réalisée en mai dernier « conforte qu’on est bien sur le bon point d’émission (des saumures)« , précisant que ces éléments ont été portés à la connaissance du Parc naturel marin.

Sur les mesures environnementales, il met en avant la compensation des atteintes à la mangrove, avec 0,8 hectare impacté compensé par 4 hectares, ainsi qu’une deuxième mesure de 210 hectares de restauration de mangrove, pour un montant d’environ un million d’euros.

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L’usine devrait être livrée fin 2027. Léo Vignal / JDM.

Il précise également que le projet relève de l’autorisation environnementale unique, dans laquelle la participation du public a été assurée par la mise à disposition du dossier, sans qu’un changement de régime ou une autre procédure d’enquête publique ne soit nécessaire selon lui.

Il rapporte que le système d’écran anti-MES est contre-productif et assure que le LEMA a mis en place « une meilleure technique », avec un dispositif en milieu lagonaire et un suivi permanent de la turbidité de l’eau, permettant des adaptations en temps réel. Il affirme que les pieux sont implantés sans destruction des palétuviers, « placés à des endroits stratégiques sans destruction », et « qu’au pire » il s’agirait d’un élagage des arbres, directement réalisé avec « Les Naturalistes » de Mayotte. Il ajoute que le tracé de la passerelle a été retenu en raison d’une moindre présence de la mangrove.

Les travaux sur la partie terrestre sont « quasiment achevés », selon Me Yann Landot. Léo Vignal / JDM.

Il souligne surtout que les travaux sont aujourd’hui quasiment achevés sur la partie terrestre et met en garde contre une suspension du chantier, qu’il juge contre-productive, exposant à une dégradation potentielle de ce qui existe, au retour dans l’Hexagone de certaines machines présentes sur place et à la nécessité de réintervenir sur des milieux sensibles au moment de la relance des travaux.

« J’interviens sur plusieurs dossiers liés à l’environnement et, dans le cas du projet de l’usine d’Ironi Bé, les porteurs de projet ont, je pense, pris les mesures nécessaires pour limiter son impact sur l’environnement », déclare l’avocat, à la fin de l’audience.

Réparation des canalisations, barge de dessalement, des solutions alternatives « oubliées »

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Le rejet en mer est estimé à 12.730 m³ de saumure par jour en moyenne. Et cela ne prend pas en considération les produits d’entretien. Léo Vignal / JDM.

« Tous les jours on perd 14.000 mètres cubes d’eau dans la nature en raison des canalisations percées, soit 38 % de l’eau potable », rappelle Catherine Ramousse, rapporteur du collectif citoyen « Un Lagon sans Poison », qui estime que la priorité devrait être la réparation du réseau. « On est également pour la mise en place d’une solution de dessalement en utilisant une barge qui pourra rejeter directement la saumure au large, dans une bonne courantologie. Elle sera autonome et ne sera pas raccordée à EDM qui produit l’électricité avec du diesel, à la différence de l’usine, énergivore et susceptible d’entraîner des coupures d’électricité ».

Aucune date n’a été communiquée pour le délibéré, qui devrait intervenir dans un délai allant de deux semaines à plus d’un mois, et tranchera sur la poursuite ou la suspension des travaux.

En attendant, les engins de chantier continuent de s’activer quotidiennement à Ironi Bé, tandis que les tours d’eau devraient se durcir dans les prochaines semaines, renforçant encore la pression autour de ce projet, très attendu par une grande partie de la population mahoraise.

Victor Diwisch

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