Écoles, centres de santé, quartiers d’habitat informel… À Mayotte, l’opération « Kingia », menée depuis le 7 avril dernier, suscite une vive inquiétude parmi les associations de défense des droits humains. Dans un territoire déjà fragilisé par la pauvreté et les conséquences du cyclone Chido, plusieurs ONG dénoncent des interventions qui pourraient avoir de lourdes conséquences sur les enfants.
Dans un communiqué conjoint transmis à la presse ce mercredi 27 mai, l’UNICEF France, Human Rights Watch, la Cimade et Médecins du Monde tirent la sonnette d’alarme sur les conséquences des opérations sécuritaires engagées sur l’île.
Les organisations disent vouloir alerter sur « les conséquences que les interventions sécuritaires, les démolitions d’habitats informels et les contrôles menés aux abords ou au sein d’établissements scolaires peuvent avoir sur les enfants et leurs familles ». Une prise de parole forte dans un contexte particulièrement sensible à Mayotte, où les questions migratoires, sécuritaires et sociales s’entremêlent depuis plusieurs années.
Les ONG estiment que « dans un territoire où près d’un habitant sur deux est un enfant, et déjà marqué par de profondes vulnérabilités sociales, sanitaires et éducatives, toute politique publique doit être conduite dans le strict respect des droits fondamentaux de l’enfant ».
Après les opérations « Wuambushu » en 2023 et « Place nette Mayotte » en 2024, « Kingia » s’inscrit dans la continuité d’une stratégie sécuritaire renforcée, portée par l’État français. Mais pour les associations signataires, les impératifs de sécurité ne peuvent être réalisés au détriment des droits des enfants.
Une opération sécuritaire menée dans des zones de forte précarité sociale

Lancée officiellement le 7 avril 2026, l’opération « Kingia » est présentée par l’État comme une réponse aux problématiques de délinquance, d’habitat informel, d’économie parallèle et d’immigration irrégulière à Mayotte. Les associations replacent toutefois cette opération dans une succession d’interventions d’ampleur menées ces dernières années. Après « Wuambushu » puis « Place nette Mayotte », elles estiment que les méthodes employées continuent d’avoir des effets lourds sur les populations les plus précaires.
Les ONG pointent particulièrement les opérations menées dans certains quartiers d’habitat informel, notamment à Sada, Combani et Dembéni. Elles évoquent « de fortes préoccupations lorsque des familles avec enfants se retrouvent sans solution effective de mise à l’abri ou de relogement ».
Au-delà des démolitions et des évacuations, les signataires alertent sur les conséquences humaines et sociales provoquées par ces interventions. « Pour les enfants concernés, ces interventions peuvent entraîner des ruptures majeures dans leur parcours de vie : déscolarisations, déplacements forcés, pertes de repères, séparations familiales, interruptions de l’accès aux soins ou encore aggravations de situations de grande précarité », écrivent-elles.
Dans un département déjà confronté à des difficultés structurelles majeures, les associations redoutent un basculement encore plus important de nombreuses familles dans la précarité. Le communiqué insiste notamment sur le fait que les enfants demeurent les premières victimes collatérales de ces opérations.
Les écoles et les centres de soins au cœur des inquiétudes

Parmi les points les plus sensibles soulevés dans le communiqué, figure la question des contrôles menés à proximité des établissements scolaires et des structures de santé. Les organisations expriment « leur préoccupation face aux opérations de contrôle menées aux abords, voire au sein, de certains centres de santé publiques et d’établissements scolaires ».
Pour les signataires, ces pratiques risquent d’installer un climat de peur chez les familles, avec des conséquences directes sur la fréquentation scolaire ou l’accès aux soins. Elles rappellent que « si la protection des élèves et des personnels éducatifs constitue une priorité, ces interventions doivent être strictement encadrées afin de ne pas compromettre le droit à l’éducation ni créer un climat d’anxiété pour les enfants ».
Le communiqué insiste également sur le rôle fondamental des écoles et des hôpitaux dans un territoire aussi fragile socialement que Mayotte. « L’école ainsi que l’hôpital doivent demeurer des lieux sûrs, protecteurs et accessibles à tous les enfants, sans discrimination liée à leur origine, leur situation administrative ou celle de leur famille », écrivent les ONG.
Ces inquiétudes interviennent alors que Mayotte traverse déjà une crise sociale profonde. Les associations rappellent que le territoire reste marqué par « des fragilités structurelles profondes », aggravées par « les conséquences du cyclone Chido » survenu le 14 décembre 2024. Elles citent notamment : la pauvreté, les difficultés d’accès à l’eau, à la santé, à l’éducation, à l’hébergement et aux services essentiels.
Dans ce contexte, les organisations craignent que la répétition d’opérations sécuritaires intensives accentue encore davantage les situations de rupture. Elles estiment que « la répétition d’opérations intensives, si elle n’est pas accompagnée de garanties sociales suffisantes, risque d’aggraver les ruptures de parcours et les situations de non-recours aux droits ». Autrement dit, certaines familles pourraient être conduites à renoncer à envoyer leurs enfants à l’école ou à consulter dans les structures de santé, un phénomène de retrait déjà observé et susceptible de s’aggraver, en raison de la peur des contrôles administratifs ou des interpellations.
Les ONG réclament des garanties immédiates pour les enfants
Face à cette situation, l’UNICEF France, Human Rights Watch, la Cimade et Médecins du Monde demandent aux pouvoirs publics de renforcer les garanties de protection des enfants et des familles. Les organisations rappellent que « la France est tenue de respecter ses engagements internationaux en matière de droits humains et de droits de l’enfant ».
Elles soulignent également un principe central du droit international : « Toute décision publique susceptible d’affecter des enfants doit faire de leur intérêt supérieur une considération primordiale ».
Dans leur communiqué, les ONG formulent une série de demandes précises. Elles réclament notamment « une évaluation préalable et systématique de l’impact de ce type d’opérations sur les enfants et leurs familles ». Elles demandent aussi « la continuité effective de la scolarisation de tous les enfants, y compris en cas de déplacement, d’évacuation ou de démolition d’habitat ».
Les associations exigent également « l’interdiction de toute pratique susceptible de dissuader les familles d’envoyer leurs enfants à l’école ou d’avoir accès aux soins ». Elles demandent encore « l’accès à une solution d’hébergement ou de relogement adaptée avant toute évacuation de familles avec enfants ». Le communiqué insiste aussi sur « la continuité de l’accès à l’eau, à l’alimentation et aux services essentiels« , ainsi que sur « la protection contre toute séparation familiale non justifiée par l’intérêt supérieur de l’enfant ».
Enfin, les organisations souhaitent que les acteurs de terrain soient davantage associés aux décisions publiques. Elles réclament « l’association des acteurs de la protection de l’enfance, de la santé, de l’éducation, de l’action sociale et du secteur associatif aux décisions affectant les enfants ».
Dans leur conclusion, les ONG estiment que la réponse aux difficultés de Mayotte ne peut être uniquement sécuritaire. « Face à la gravité de la situation à Mayotte, nos organisations réaffirment que la réponse aux difficultés rencontrées par le territoire ne peut reposer uniquement sur des opérations sécuritaires ponctuelles », écrivent-elles. Elles appellent à « une politique publique durable, fondée sur la protection des enfants, l’accès effectif aux droits fondamentaux et l’investissement massif dans les services essentiels pour l’ensemble de la population ».
Une alerte qui ravive le débat sur l’équilibre entre, d’un côté, une politique sécuritaire justifiée par la lutte contre l’immigration irrégulière, l’habitat insalubre et l’insécurité dans le département, et, de l’autre, le respect des droits fondamentaux, dans le 101ème département français.
Mathilde Hangard


