Un arrêté signé le 5 mai 2026 par les ministres en charge respectivement des Hydrocarbures, de l’Économie et des Finances a fait flamber de nouveau les prix des produits pétroliers. Les prix au litre du gasoil, du pétrole lampant et de l’essence passent respectivement de 650 francs à 950 francs (46,2%), de 350 francs à 450 francs (28,6%) et de 750 francs à 1000 francs (33%).
Le poids du budget consacré à l’achat des produits pétroliers par les ménages et les professionnels donne plus de vertige si l’on compare les prix qui viennent d’être publiés avec la grille tarifaire en vigueur avant le 28 mai 2022 :
– Gasoil : 450 à 650 francs (44,44%)
– Pétrole lampant : 250 à 350 francs (40%)
– Essence : 600 à 750 francs (25%).
Ainsi en l’espace de 4 ans, de mai 2022 à mai 2026, les prix des produits pétroliers ont littéralement explosé : 67% pour l’essence, 80% pour le pétrole lampant et….111% pour le gasoil. Pendant ce temps, les salaires stagnent. Et les dépenses de la présidence s’envolent… mais, paraît-il, c’est une autre histoire !
L’art de dépenser sans payer

Au-delà du désarroi et de notre colère légitime, il est de notre devoir d’examiner la politique énergétique suivie par notre pays depuis des décennies et la gestion des entreprises publiques de ce secteur vital pour comprendre les ressorts de cette augmentation sans commune mesure avec les prix des produits pétroliers. La conjoncture internationale a bon dos. Les tensions sur le marché des hydrocarbures, hier sur fond de conflit russo-ukrainien et aujourd’hui en raison de la fermeture du détroit d’Ormuz consécutive à la guerre entre la coalition américano-israélienne et l’Iran, ne font qu’aggraver les conséquences de choix gouvernementaux désastreux et d’une mauvaise gestion de la Société Comorienne des Hydrocarbures (SCH) et de la Société Nationale de l’Électricité (SONELEC).
A titre de rappel, la SCH collecte au profit de l’Etat la TIPP (taxe intérieure pour les produits pétroliers) à raison de 230 francs par litre d’essence et 115 francs par litre de gasoil. Cette taxe génère au profit de l’Etat une manne de plus de 11 milliards de francs par an. L’Etat consomme de très grandes quantités de carburant qu’il ne règle jamais à la SCH. Sa facture de carburant et le produit de la TIPP font l’objet de croisement de dettes à l’issue duquel il reste toujours redevable de grosses sommes vis à vis de la SCH.
Le Trésor public ne dispose pas parfois de ressources suffisantes pour supporter la gabegie de l’Etat. Le ministre des Finances demande alors à la SCH de régler les dépenses de l’Etat en lieu et place du Trésor public. Ces dépenses étrangères au fonctionnement de la SCH s’ajoutent aux créances irrécouvrables relatives à la consommation de carburant de l’Etat, à des avantages en nature exorbitants, à une masse salariale hors de proportion, aux « pertes physiques » inexpliquées et mettent à mal sa trésorerie. Le rapport de la section des comptes de la cour suprême à ce sujet est édifiant.
Pas de législation sur les stocks stratégiques
Et que dire de l’absence de stocks stratégiques qui auraient permis de maintenir pendant quelques mois les prix d’avant crise. Cette mesure de bon sens permet non seulement de retarder le couperet d’une hausse inévitable et est également mise à profit pour étudier sérieusement les mesures d’accompagnement et les alternatives à une augmentation brutale des tarifs.
Ceux qui invoquent outre mesure la conjoncture internationale pour justifier cette hausse brutale du prix des produits pétroliers prise sans mesures d’accompagnement semblent ignorer que d’autres choix existent aussi bien en matière de fixation des prix réglementés qu’au sujet de la politique énergétique ou de la gestion des finances publiques.
C’est l’Etat comorien qui tue sa vache à lait avec ses grosses factures de carburant impayées, les dépenses somptuaires qu’il lui impose, la gabegie qu’il tolère et non les événements extérieurs (guerre russo-ukrainienne, fermeture du détroit d’Ormuz)
L’Etat peut modérer la hausse des tarifs des produits pétroliers sans compromettre la santé financière de la SCH en mettant de l’ordre dans la maison, en s’abstenant de faire supporter par la SCH des dépenses qui ne sont pas utiles à son activité, en bannissant la pratique peu orthodoxe du croisement des dettes, en réglant rubis sur ongle sa consommation de carburant et en réduisant son train de vie.
Mieux gérée et délestée des créances irrécouvrables vis-à-vis de l’Etat et des dépenses somptuaires que celui-ci lui impose, la SCH peut vendre ses produits aux particuliers à des tarifs abordables sans compromettre son équilibre financier.
Des pays nettement plus riches, des pays qui « ont émergé » depuis longtemps, pour reprendre une chanson très en vogue en ce moment aux Comores, font preuve de sobriété. Comment alors un pays comme le nôtre qui croupit dans les bas-fonds de la pauvreté peut se permettre un gaspillage pharaonique de ses maigres ressources ?
L’Etat doit diminuer drastiquement sa consommation de carburant. Le quota de carburant alloué aux responsables politiques et aux hauts fonctionnaires doit être réduit. Par ailleurs, il doit être mis fin à l’usage des tickets de carburant car il donne lieu à des abus. Les véhicules de fonction et de service doivent s’approvisionner à des points de livraison bien spécifiés au moyen de carnets dédiés à leurs consommations. Une fois le quota atteint, le bénéficiaire de la voiture de fonction ou de service doit régler sa consommation avec ses propres deniers.
Des inégalités électriques

Il est tout aussi urgent de sauver le soldat SONELEC, victime également de mauvaise gestion, qui croule sous le poids des factures impayées relatives à la consommation d’électricité « prise en charge » par l’Etat et qui passe toujours pour le dindon de la farce du croisement des dettes. En effet, la SONELEC est exonérée de la TIPP pour ses achats de gas-oil à hauteur de 80 francs le litre. L’Etat est censé prendre en charge les consommations d’électricité pour ses bureaux mais aussi pour les domiciles d’un certain nombre de responsables politiques et administratifs. La réalité est que l’on trouve parmi les logements pris en charge des domiciles de personnes dont le statut professionnel ou politique ne devrait pas leur permettre de bénéficier de cet avantage en nature. Et alors que le croisement entre les dettes de l’Etat relatives à sa consommation de courant et les dettes fiscales de la SONELEC se fait toujours au détriment de cette dernière.
Il est urgent de mettre fin aux abus observés dans les consommations d’électricité « prises en charge » par l’Etat. Ce dernier doit prendre en charge uniquement les consommations des bureaux. Cette mesure permettra d’améliorer le taux de recouvrement et sera salutaire pour la trésorerie de la SONELEC.
Les politiques et les fonctionnaires qui paieront eux-mêmes leurs factures d’électricité feront un usage raisonnable des climatiseurs. Cette économie d’énergie induira une baisse de la consommation nationale d’électricité qui lorsqu’elle se conjugue avec une baisse drastique de la consommation de carburant de l’Etat permettra de mieux maîtriser la facture énergétique du pays.
Abdourahamane Cheikh Ali


