Le sujet s’est invité au sommet de l’État presque à bas bruit, au détour du Conseil des ministres du 6 mai. Interrogé sur des alertes européennes concernant des médecins étrangers radiés ou interdits d’exercer, le Gouvernement a reconnu des « dysfonctionnements » dans les procédures de contrôle des diplômes et des autorisations d’exercice. Selon plusieurs informations évoquées ces derniers jours, près de 2.000 signalements transmis aux autorités françaises n’auraient pas été consultés.
L’exécutif assure vouloir reprendre la main. La ministre de la Santé, Stéphanie Rist, a annoncé une mission de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) destinée à « améliorer l’efficacité des contrôles ». Mais derrière cette séquence administrative se dessine une réalité autrement plus délicate pour le Gouvernement : l’hôpital français, dans certains territoires, ne fonctionne déjà plus sans les praticiens à diplôme hors Union européenne (PADHUE), notamment à Mayotte.
Un pilier discret de l’hôpital public

Dans ce département confronté à une forte croissance démographique, à une pauvreté massive et à une pénurie chronique de soignants, les médecins diplômés à l’étranger occupent une place essentielle dans le fonctionnement quotidien des services hospitaliers. Urgences, pédiatrie, gynécologie, anesthésie-réanimation, médecine générale : plusieurs spécialités reposent largement sur ces praticiens venus principalement d’Europe de l’Est, du Maghreb, d’Afrique subsaharienne, du Moyen-Orient ou d’Amérique du Sud.
En effet, le 30 août dernier, un arrêté recensait 259 postes vacants en Outre-mer destinés à être pourvus par des praticiens titulaires de diplômes hors Union européenne (PADHUE). À Mayotte, 61 postes étaient concernés, pour renforcer l’offre de soins du désert médical mahorais.
Comme dans d’autres territoires fragiles, peu de médecins formés en Hexagone s’installent durablement à Mayotte. Conditions de travail difficiles, surcharge des services, isolement géographique, tensions sociales sur le département : les raisons de cette désaffection sont connues depuis longtemps. Les PADHUE sont progressivement devenus une solution de compensation face à l’incapacité du système de santé à attirer suffisamment de praticiens titulaires.
Au niveau national, les médecins diplômés hors de France représentent désormais plus de 10 % des praticiens en activité régulière. Mais cette moyenne masque de fortes disparités territoriales. Dans certains établissements périphériques ou ultramarins, leur présence est devenue indispensable au maintien de l’offre de soins. « Sans eux, certains services ne tiendraient pas mais c’est valable à Mayotte comme dans d’autres territoires maintenant, la crise touche l’ensemble du système hospitalier », résume un médecin hospitalier mahorais, sous couvert d’anonymat.
Le paradoxe français

Le débat met en lumière une contradiction devenue subtile. La France continue d’imposer aux PADHUE des procédures longues et sélectives pour accéder au plein exercice pour soigner ses patients, tout ayant massivement recours à leur force de travail dans les hôpitaux publics. Ces praticiens doivent généralement passer les épreuves de vérification des connaissances (EVC), puis suivre un parcours de consolidation des compétences avant d’espérer obtenir une autorisation définitive d’exercer. Beaucoup travaillent pourtant depuis plusieurs années dans les établissements français.
Dans les faits, nombre d’entre eux occupent des fonctions comparables à celles de praticiens hospitaliers titulaires, avec des rémunérations et des statuts nettement moins favorables. Certains enchaînent gardes et contrats temporaires dans une forme de précarité administrative devenue structurelle.
La situation avait récemment provoqué la colère du président de la République française, Emmanuel Macron, qui dénonçait encore fin avril « la folie du système français », où le Président jugeait comme étant un « bordel » le fonctionnement des praticiens diplômés hors Union européenne. « C’est un truc qui me rend dingue ! C’est la folie du système français », s’exclamait-il, regrettant que cette disposition ne favorise pas davantage l’intégration des médecins étrangers en France, malgré leur rôle essentiel dans la lutte contre les déserts médicaux.
Le Gouvernement souhaite désormais réformer les modalités de titularisation. Le ministère de la Santé évoque une simplification des EVC et une reconnaissance accrue de l’expérience acquise dans les établissements. Une évolution réclamée depuis plusieurs années par les collectifs de PADHUE et une partie des directions hospitalières.
Entre contrôle et nécessité
Les révélations sur les alertes européennes non consultées compliquent cependant l’équation politique. L’exécutif doit simultanément rassurer les citoyens, sur la sécurité des soins dispensés, mais aussi éviter de fragiliser davantage un système hospitalier qui marche sur des oeufs. Car si les contrôles insuffisants interrogent, la dépendance française à ces médecins est toute aussi manifeste.
À Mayotte, cette réalité est visible depuis longtemps. L’hôpital y fonctionne dans un équilibre précaire où chaque départ de praticien provoque immédiatement des difficultés de remplacement. Bien que le directeur du Centre hospitalier de Mayotte (CHM), rapportait en février 2026, avoir retrouvé des effectifs suffisants dans le service des urgences, passant de « périodes où seul un voire deux médecins assuraient les urgences » à « trente-huit urgentistes » le 13 février dernier, dans certains services, la question n’est plus d’améliorer l’offre de soins, mais simplement de maintenir une continuité minimale au regard des crises successives pouvant se répercuter rapidement sur l’unique hôpital de l’île.
Dans ce contexte de fragilité structurelle du système hospitalier, la question des conditions d’exercice des praticiens étrangers et du contrôle de leurs diplômes s’impose désormais au niveau national, poussant les autorités à annoncer de nouvelles mesures.
Une mission lancée par la ministre de la Santé

Lors du Conseil des ministres du 6 mai dernier, la porte-parole du Gouvernement, Maud Bregeon, a indiqué à la presse, que la ministre de la Santé avait « été extrêmement réactive » et « a annoncé récemment une mission de l’Inspection générale des affaires sociales pour résoudre ce sujet et améliorer l’efficacité des contrôles d’autorisation d’exercer et de diplômes ».
Interrogée sur la sécurité des patients dans l’attente des conclusions de cette étude, la porte-parole du Gouvernement n’a pas apporté de réponse précise sur ce point, se contentant de rappeler l’action engagée par la ministre de la Santé : « Je vous dis quelle a été l’action de la ministre de la Santé ». Elle a également renvoyé la presse aux travaux en cours, invitant à « attendre les résultats et conclusions de cette mission ».
Mathilde Hangard


