École maternelle à Mayotte : un séminaire pour provoquer un « électrochoc »

Face aux difficultés persistantes, notamment en lecture et en expression orale, ainsi qu’aux enjeux de scolarisation, le rectorat de Mayotte a lancé ce lundi 13 avril un séminaire dédié à l’école maternelle. De quoi apporter aux équipes éducatives des outils et des modèles d’organisation pour renforcer les fondamentaux dès le plus jeune âge, à un moment clé de la scolarité.

« Créer un électrochoc » autour des enjeux de l’école maternelle : telle est l’ambition affichée par le rectorat de Mayotte et la rectrice Valérie Debuchy, ce lundi 13 avril au matin, à l’occasion du lancement du séminaire de formation dédié à l’école maternelle. Un événement qui se tient jusqu’au jeudi 16 avril, dans l’amphithéâtre du collège de Kwalé, à Tsoundzou, et qui vise à rappeler le rôle central de cette première étape scolaire dans le développement de l’enfant, notamment en matière de langage et d’éducation corporelle.

À travers ce séminaire, l’académie entend sensibiliser l’ensemble de la communauté éducative, renforcer les pratiques pédagogiques et favoriser une meilleure continuité entre l’école et la sphère familiale. Une démarche qui s’inscrit dans les priorités portées par le rectorat de Mayotte, notamment en matière d’équité, d’inclusion et de réussite des élèves dès le plus jeune âge.

56% des élèves en fin de CP maîtrisent le décodage

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Catherine Pascual, inspectrice de l’éducation nationale en charge de la mission maternelle à la DSDEN de la Côte-d’Or, est venue apporter des outils et méthodes aux enseignants pour permettre aux enfants de progresser. Victor Diwisch / JDM.

Le séminaire part du constat que, si les progrès dans l’apprentissage de la lecture sont bien réels, ils tendent aujourd’hui à ralentir, ce qui renforce la volonté affichée de provoquer un « électrochoc ». Aujourd’hui, 56 % des élèves en fin de CP maîtrisent le décodage, c’est-à-dire la capacité à lire un mot en reliant les lettres aux sons, contre 32 % en 2020, un niveau qui reste toutefois bien en deçà de la moyenne nationale (92 %). À la fin du cycle 2 (du CP au CE2), ils sont près de 80 % à savoir décoder. Des difficultés persistent néanmoins : le manque de vocabulaire constitue un frein majeur, certains élèves parvenant à lire les mots sans en saisir le sens.

Le séminaire a vocation à constituer un temps d’échanges et de réflexion sur les pratiques de terrain, afin de mieux accompagner les apprentissages dès la maternelle, de renforcer la maîtrise de la langue et l’enrichissement du vocabulaire, et ainsi de consolider les acquis fondamentaux pour éviter de fragiliser les élèves lors de leur entrée au CP.

« La majorité des élèves entrent en grande section maternelle : il faut mettre le paquet à ce niveau-là pour s’assurer que les enfants acquièrent les fondamentaux et les prérequis avant l’entrée au CP », souligne Valérie Debuchy en introduction du séminaire, soucieuse de dresser un constat mais surtout d’ouvrir des perspectives. « Avec cette ambition, nous allons sanctuariser 90 renforts (enseignants) à la rentrée prochaine. Ils pourront également opérer des remplacements, ce qui permettra de déployer des formations pour les enseignants et de faire de nos écoles un lieu de mutualisation des expertises ».

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Améliorer le niveau des élèves passe également par la formation des enseignants. La rectrice annonce l’arrivée de renforts pour la grande section maternelle. VD / JDM.

Ces renforts s’accompagnent d’un effort accru en matière de formation des enseignants, dans une logique d’adhésion et de progression collective, ainsi que de la mise à disposition d’outils concrets pour la classe. Parmi eux figurent notamment des livres adaptés à l’âge des élèves et le développement d’espaces de jeux structurés, favorisant le langage, l’imagination et les interactions.

L’accent est également mis sur l’évolution de l’organisation des écoles et sur un accompagnement renforcé des équipes pédagogiques, grâce à des visites régulières en classe permettant d’ajuster les pratiques et de répondre aux besoins identifiés.

Mettre en place les conditions pour que les élèves s’expriment

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Catherine Pascual, Fabrice Delsahut, maître de conférences à l’INSPE de Paris et membre du conseil scientifique de l’Association Générale des Enseignants des Ecoles et des classes Maternelle publique (l’AGEEM) et la rectrice Valérie Debuchy. VD / JDM.

« Nous devons aussi être vigilants sur le temps effectif que passent les enfants lors des activités de motricité. Sur une séance de 35 minutes, il a été constaté qu’ils ne passent en moyenne que 36 secondes en activité réelle », indique la rectrice, illustrant ainsi, devant les enseignants et directeurs d’école présents, l’importance d’ajustements concrets qui peuvent faire la différence.

Pour alimenter les débats et les initiatives, le séminaire s’est ouvert sur l’intervention de Catherine Pascual, en charge de la mission maternelle à la DSDEN de la Côte-d’Or (académie de Dijon), consacrée à la question du langage à l’école maternelle. « Quand je suis arrivée à Mayotte, j’ai remarqué dans l’avion que les enfants étaient sages et je me suis demandé : à quel moment parle-t-on avec eux ? », raconte-t-elle. « Tous les enfants qui ne sont pas exposés au langage sont en difficulté. Pour enseigner le langage oral à l’école maternelle, il faut mettre en place toutes les conditions pour que les élèves puissent s’exprimer ».

« Le plurilinguisme est une chance et n’entraîne pas de retard », insiste-t-elle. « Mais il faut que les élèves comprennent les différences entre les langues. Pour cela, il faut expliciter davantage, s’appuyer sur des gestes, des rituels, et surtout valoriser la langue première. Cela permet de créer des ponts entre les langues, de renforcer la confiance en soi et de montrer à l’enfant qu’il est considéré, ce qui le motive ».

« Le taux de scolarisation dépendra des chaises qu’on a à offrir »

Mayotte, école maternelle Hamaha, groupement scolaire T24 Hauts-Vallons,
Afin de permettre la scolarisation de tous les enfants en âge d’être scolarisés, la rectrice a appelé à une mobilisation des pouvoirs publics en faveur du bâti du premier degré. Mathilde Hangard / JDM.

Au-delà des pratiques pédagogiques, la question de la scolarisation reste un enjeu central à Mayotte. « Le but est que tous les enfants âgés de 3 ans et plus puissent être scolarisés pendant 24 heures par semaine », rappelle Valérie Debuchy. Si le taux de scolarisation varie selon les niveaux, il atteint déjà 96 % en grande section, un chiffre en progression mais encore fragile.

Certaines écoles fonctionnent encore en rotation, faute de capacités d’accueil suffisantes. « L’enjeu du bâti dans le premier degré est phénoménal. Après les élections municipales et la réunion de vendredi dernier sur la sécurité, il faut que tous les élus et les DGS soient pleinement associés pour faire avancer les projets », insiste-t-elle. « Dans les années à venir le taux de scolarisation en maternelle dépendra des chaises qu’on a à offrir pour accueillir les élèves ».

Selon les estimations de l’Observatoire de la non-scolarisation à Mayotte, régulièrement reprises en 2024 et 2025, entre 10 000 et plus de 15 000 enfants seraient encore non scolarisés sur le territoire. Un phénomène qui concerne l’ensemble des âges de la scolarité obligatoire, mais particulièrement marqué au moment de l’entrée à l’école, notamment en maternelle, où les enjeux d’inscription et de capacité d’accueil restent les plus sensibles.

Le séminaire se poursuivra avec un temps fort le 15 avril : une conférence consacrée à la motricité des jeunes enfants, abordée dans une logique de co-éducation impliquant enseignants, parents et personnels éducatifs. Elle sera animée par Fabrice Delsahut, maître de conférences à l’INSPE de Paris et membre du conseil scientifique de l’Association générale des enseignants des écoles et classes maternelles publiques (AGEEM). Une intervention qui mettra en lumière la nécessité d’une approche partagée pour accompagner efficacement le développement sensori-moteur des enfants.

Victor Diwisch

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