Les pieds dans le sable, Boina Said Boina parcourt la mangrove de Tsimkoura. Ce matin-là, la marée basse permet d’atteindre les derniers palétuviers, ceux les plus éloignés de la côte. Cet endroit, le directeur de l’Association Mangrove Environnement (AME) le connaît sur le bout des doigts. “Je suis né à Bouéni mais mon père est de Tsimkoura, quand j’étais petit je venais en vacances ici, on se baignait ici, on pêchait”, se souvient l’homme à la silhouette élancée d’une quarantaine d’années. “C’était propre, on avait de gros poissons pas comme aujourd’hui. C’était un endroit où on était bien”.
“Quand je suis rentré, plus personne ne venait ici, c’était trop sale”

Boina Saïd Boina quitte ensuite Mayotte pendant une quinzaine d’années pour vivre à La Réunion. De retour sur le territoire en 2014, c’est le choc ! “Quand je suis rentré, plus personne ne venait ici, c’était trop sale, il y avait des tôles, des machines à laver. Les gens ne s’arrêtaient même plus ici, c’était juste un endroit de passage”. Alors que l’écosystème est en danger, il décide de créer l’association Mangrove eEnvironnement en 2015. Il mobilise autour de lui des volontaires pour nettoyer la zone, cela prendra deux ans tant l’espace est jonché de déchets.
Désormais son association est co-gestionnaire de la mangrove de Tsimkoura avec la Communauté de communes du sud de Mayotte. Aujourd’hui, dix ans plus tard, la jeunesse de Tsimkoura a réinvesti le bord de la mangrove, ici on joue. “Il n’y a pas de plateau sportif dans le village”, regrette le quadragénaire. Ici c’est donc le terrain de jeu. Autour de nous, des garçons se retrouvent pour pêcher, l’atmosphère est paisible. Le temps est dégagé, un laka revient de la pêche, la mer est calme, le temps semble suspendu.
Chido et Dikeledi ont ravagé la mangrove
Pourtant, les pressions sur le milieu sont multiples et l’écosystème est plus que jamais menacé. Le cyclone Chido et la tempête Dikeledi ont de lourdes conséquences sur la mangrove de la baie de Boueni, la plus vaste de Mayotte dont fait partie celle de Tsimkoura. Celle-ci regroupe les sept espèces de palétuviers recensées à Mayotte. Après le cyclone, Boina Saïd Boina a pris son kayak pour aller constater les dégâts. “Je suis descendu à la mangrove, j’ai vu 200-300 m2 qui sont tombés, il n’y avait plus rien. Ça a été le choc”, raconte-t-il. Mais le “plus grand désespoir est venu après avec Dikeledi”, explique-t-il. La pluie a ramené toutes les branches qui étaient coupées en amont et la mangrove s’est encore retrouvée remplie de déchets.
Sans le palétuvier fleur, l’érosion s’accélère

La violence du cyclone a aussi détruit une partie des palétuviers fleurs de la baie de Boueni. Après avoir marché dans la mangrove à marée basse, le spécialiste nous montre des troncs arrachés. “C’est cette espèce qui est en première ligne face à la mer, elle joue le rôle de brise lames”, décrit-il. Sans elle, l’érosion s’accélère car à chaque forte houle, les palétuviers rouges qui se trouvent juste derrière sont fragilisés n’étant pas assez résistants pour arrêter les vagues. Face à ces nouvelles difficultés posées par les événements climatiques et face à l’ampleur de la tâche, le fondateur de l’association a hésité à tout arrêter. “Je me suis posé des questions. Pour la première fois en 10 ans, est-ce que ça vaut le coup de continuer ?” confie-t-il.
Malgré tout, il lui reste encore de la force pour continuer avec Anffani Oussene Ridhoine, son apprentie en BTS Gestion et Protection de la Nature (GPN) au lycée agricole de Coconi. L’une des actions en cours de l’association consiste à faire pousser des palétuviers fleurs. Pour cela, ils en font germer dans la pépinière située dans la mangrove à l’ombre des palétuviers. C’est peu de dire que ce n’est pas une mince affaire. Après de nombreuses tentatives infructueuses, pour la première fois, une vingtaine de plants de palétuviers fleurs poussent depuis trois mois, Boina Saïd Boina espère les planter dans la mangrove d’ici le mois de juin.
“Il n’y a pas de vision sur l’environnement”

Le directeur de l’association organise aussi des actions de nettoyage de la mangrove. Il mobilise des jeunes du village et des mamans qui ramassent les trop nombreux détritus : pneu, vêtements, canettes, bouteilles en plastique, … qui sont partout. « Les déchets sont le plus grand danger de la mangrove », soutient Boina Saïd Boina, « car les racines des palétuviers sortent pour permettre de respirer mais les déchets les étouffent et les tuent ». Souvent, le protecteur de l’environnement se sent seul dans ses combats. “Il n’y a pas réellement de conscience écologique de nos élus”, estime-t-il.
Face au problème des déchets, il a le sentiment qu’il n’y a pas de “moyens mis en place pour les empêcher” et considère que depuis le cyclone “rien n’a avancé sur ces sujets, on est toujours aux mêmes réflexions, aux mêmes doutes, il n’y a pas de vision. On se sent un peu abandonnés là-dessus”, regrette-t-il. Pour sensibiliser le public aux enjeux de cet écosystème fragile, il organisera fin juillet le festival de la mangrove, un événement festif avec des animations et des concerts.
Lisa Morisseau



