Sous la surface turquoise du lagon mahorais, des prairies marines profondes se cachent. Ces herbiers, essentiels pour l’alimentation du dugong, ont été largement ignorés jusqu’à ce que l’association des Naturalistes de Mayotte et la structure Créocean OI entreprennent de les cartographier et de les suivre. Le cyclone Chido, qui a frappé l’île le 14 décembre 2024, aurait pu mettre fin à cette mission. Au lieu de cela, il a ouvert une fenêtre unique sur la capacité de régénération d’un écosystème tropical très peu documenté.
Dugongs et herbiers : le couple invisible du lagon

À Mayotte, le dugong, mammifère marin herbivore, dépend directement des herbiers marins pour sa survie. Auriane Serval, chargée du plan national d’action (PNA) pour cette espèce au sein des Naturalistes de Mayotte, précise : « L’objectif est de limiter la mortalité des dugongs et d’améliorer les connaissances autour de l’espèce et de son habitat ».
Si les herbiers intertidaux sont relativement bien connus, les herbiers profonds restent largement inexplorés. Situés au-delà de quinze mètres de profondeur, certains s’étendent jusqu’à 40 mètres sous l’eau. « À Mayotte, nous avons découvert des herbiers à des profondeurs encore rarement étudiées en milieu tropical », souligne l’experte. Ces prairies sous-marines, invisibles depuis la surface, pourraient constituer une ressource alimentaire pour les dugongs qui ne sont pas toujours observés dans les herbiers peu profonds.
Pour pallier le manque de données, la Direction de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement de Mayotte (DEALM) a financé la mission à hauteur de 170.000 euros. L’objectif : collecter des données précises pour orienter la conservation de l’espèce et de son habitat. « C’est un écosystème fragile mais vital, dont nous devons comprendre les dynamiques pour agir efficacement », insiste la scientifique.
Des stations pour suivre la vie

Le travail des Naturalistes s’articule autour de trois axes principaux : cartographier, suivre et mesurer. La première étape a consisté à localiser précisément les herbiers profonds de Mayotte. Cette cartographie permet de connaître l’étendue des prairies sous-marines et d’identifier les zones prioritaires pour le suivi scientifique. « C’est un prérequis pour toute étude écologique : on ne peut pas protéger ce qu’on ne connaît pas », souligne Auriane.
Le suivi systématique de tous les herbiers profonds étant impossible en raison de l’étendue du lagon et des contraintes techniques de plongée, dix stations représentatives ont été installées. Chaque station est matérialisée par des parpaings, un repère stable qui permet de revenir sur le site chaque année et de mesurer l’évolution de la couverture végétale.
« On choisit des portions représentatives et on les étudie en détail. Cela nous permet d’évaluer la santé globale des herbiers profonds », explique-t-elle encore. Les équipes plongent pour mesurer la longueur des feuilles, la densité et le recouvrement, mais pour les herbiers les plus profonds (20 à 30 mètres), elles complètent les observations par des séries photographiques permettant de reconstruire un modèle 3D de chaque portion.
Mesurer la nourriture des dugongs
La troisième action vise à quantifier la biomasse disponible pour les dugongs. Ces données sont cruciales : elles permettent de déterminer si les herbiers représentent un goulot d’étranglement pour la survie des populations locales. « En termes de conservation, il est essentiel de savoir quelle urgence nous avons à protéger ces habitats », précise Auriane.
Un financement complémentaire obtenu via le fonds vert a permis de prolonger ces études, en particulier pour analyser la saisonnalité des herbiers profonds et son influence possible sur le déplacement des dugongs.
Quand les vents de Chido deviennent laboratoire

La mission de suivi prévue pour observer la saisonnalité a été brutalement modifiée par le passage du cyclone Chido. « Nous avions collecté des données quelques jours avant le cyclone et les mesures post-Chido ont montré une perte de plus de 80 % de recouvrement des herbiers sur certaines stations », raconte la scientifique. La station de Bandrélé est passée de 29 % de recouvrement en décembre 2024 à seulement 4 % en février 2025.
Cependant, la nature tropicale a surpris les chercheurs : en quelques mois, les herbiers ont retrouvé leur état initial, voire l’ont dépassé. À la station Bambo, le recouvrement est remonté au-dessus du seuil initial. « 80 % de nos herbiers avaient été détruits… et ils ont repoussé. C’est extraordinaire, impressionnant la résilience de la nature », s’enthousiasme Auriane. Pour la communauté scientifique, ces observations sont rares. Disposer de données avant et après un cyclone sur un même site est exceptionnel : « C’est une véritable prouesse. Nous avons une occasion unique de comprendre comment les écosystèmes marins tropicaux réagissent aux perturbations majeures », ajoute-t-elle.
La mission, initialement prévue pour un an, a été prolongée jusqu’en 2026 afin de distinguer les effets du cyclone de la saisonnalité naturelle des herbiers. Tous les deux mois, les équipes reprennent les mesures sur les stations de Bambo et Bandrélé, enrichissant une base de données scientifique précieuse.
Menaces et espoir : la nature à l’épreuve de l’homme et du climat
Malgré cette capacité de régénération, les herbiers marins restent extrêmement vulnérables. La première menace est l’envasement du lagon : le ruissellement de sédiments issus de la déforestation, des aménagements littoraux et des pratiques agricoles intensives recouvre les herbiers et limite la photosynthèse. Cette situation favorise également le développement d’algues concurrentes.
Les autres dangers sont l’herbivorie par les poissons et les tortues, le piétinement par les activités humaines, ainsi que la fréquence et l’intensité accrues des cyclones liées au réchauffement climatique. Auriane Serval insiste sur l’importance d’un suivi scientifique rigoureux. « Chaque donnée nous aide à déterminer quelles mesures de protection mettre en place pour le dugong et son habitat ». Les Naturalistes envisagent également une publication scientifique afin que les connaissances acquises à Mayotte puissent profiter à d’autres zones tropicales. « Il y a moins de littérature sur les herbiers que sur les coraux, et nos résultats peuvent inspirer des stratégies de conservation ailleurs dans le monde en dehors de Mayotte », explique Auriane.
Malgré les menaces, le message reste optimiste : « On parle souvent de résilience à tort et à travers, mais ici, nous avons une preuve concrète qu’un écosystème peut se rétablir rapidement après une catastrophe naturelle. C’est un message d’espoir pour la protection de l’environnement ».
Une fenêtre optimiste sur l’avenir de la biodiversité mahoraise à travers le monde
L’étude des herbiers profonds à Mayotte illustre à la fois la fragilité et la force des écosystèmes marins tropicaux. Entre l’ombre du cyclone Chido et la lumière de la récupération rapide, la nature révèle sa capacité à se régénérer, offrant aux scientifiques un terrain unique pour comprendre la dynamique des herbiers et la survie du dugong.
Fin avril 2026, Auriane Serval présentera devant une commission scientifique le bilan des cinq années du Plan National d’Actions (PNA) consacrées à la conservation du dugong. Ce rapport dressera un état des lieux des connaissances acquises et des mesures mises en œuvre, et contribuera à orienter la poursuite des actions de protection. « Nous espérons que 2026 sera favorable et que nos observations permettront de mettre en place des actions concrètes pour protéger ces écosystèmes », conclut-elle.
Dans le lagon mahorais, la vie continue de pousser sous l’eau, malgré les tempêtes et les incertitudes climatiques. Et chaque feuille retrouvée après le cyclone rappelle que la nature, lorsqu’on la connaît et qu’on la protège, peut toujours surprendre et inspirer.
Mathilde Hangard


