Tribune – Municipales 2026 à Mayotte : entre promesses d’Etat pour la reconstruction et renoncements locaux, qui assume la permanence du territoire ?

La proximité des élections municipales incite à l’émergence d’analyses sur la conduite du territoire. Pointé trop souvent - à raison - comme l’auteur de Plans, de Contrats d’objectifs non tenus, l’Etat n’est pas le seul responsable et occupe le vide politique que les élus locaux veulent bien lui laisser, juge Nabilou Ali Bacar*. Qui responsabilise les électeurs.

Un ami, fin connaisseur de la chose publique – il a exercé des responsabilités électives et nourrit encore l’ambition d’en assumer d’autres – résume volontiers, non sans malice, le sentiment que lui inspirent les innombrables concertations lancées en Outre-mer par les gouvernements successifs. Des initiatives annoncées à grand renfort de communication, mais qui, trop souvent, restent sans lendemain : la montagne accouche d’une souris. Et de conclure, lapidaire : en politique, la meilleure défense n’est pas l’attaque, mais la fuite.

« Ne dérober à aucune responsabilité », déclarait encore l’ancien Premier ministre de François Hollande dans les colonnes d’Ouest-France le 22 février, en précisant une stratégie pour son camp en vue de l’élection présidentielle de 2027.

À l’approche des élections municipales de 2026, notre territoire voit se multiplier les déclarations de candidature. Dans le même temps, dans bien des communes de l’Hexagone de taille comparable, la crise des vocations rend parfois difficile la constitution d’une seule liste. À Mayotte, au contraire, l’engagement politique témoigne d’une vitalité remarquable : les prétendants se pressent pour porter un projet et briguer les suffrages.

Cette effervescence n’a rien d’anodin. Elle témoigne d’une dynamique collective forte et d’une conscience lucide des défis qui se présentent à nous.

Ne peut-on pas avancer que plus les listes seront nombreuses et structurées, plus les enjeux du territoire auront l’occasion d’être débattus, confrontés et approfondis ? On peut le penser, mais à condition que cette pluralité ne se limite pas à une compétition d’ambitions, et qu’elle nourrisse une véritable envie de servir Mayotte et les Mahorais.

Mayotte, département français depuis 2011, soit 50 ans après les autres, cristallise à la fois les idéaux républicains et les contradictions d’un territoire en pleine mutation, confronté à des défis d’une ampleur exceptionnelle. La pression démographique, exacerbée par une immigration massive, les enjeux sécuritaires, sanitaires et hydriques, ainsi que la saturation des services publics et l’insuffisance des équipements structurants, dessinent un tableau complexe.

Un territoire qui reste sinistré au fil des ans

Européennes, Outre-mer, Said Omar Oili, Mayotte, RN, LFI
Les enjeux sont forts pour ces municipales 2026.

En 2022-2023, l’Insee mesure que, sur le plan économique, le PIB par habitant à Mayotte est d’environ 8.600 euros, contre 36.000 euros dans l’Hexagone. Le taux de pauvreté y est d’environ 84 %, contre 14,5 % dans l’Hexagone. Le taux de chômage est de 34,5 %, contre 7,3 % dans l’Hexagone. La mortalité infantile est presque quatre fois plus élevée à Mayotte et l’espérance de vie y est inférieure d’environ dix ans. On compte 47 médecins pour 100.000 habitants, contre 160 dans l’Hexagone. Le taux d’illettrisme chez les adultes dépasse 60 %, contre environ 7 % dans l’Hexagone, et seuls 8 % des habitants accèdent à l’enseignement supérieur, contre plus de la moitié dans l’Hexagone.

Pour enrayer cette spirale, depuis des années, les annonces se succèdent : soutiens et plans exceptionnels. Mais, sur le terrain, les retards persistent, les infrastructures saturent, et les crises de l’eau, sanitaire, éducative et sécuritaire s’enracinent. Les promesses de l’État et les effets d’annonce semblent trop souvent s’évaporer au rythme des changements de plan. Voilà le triste tableau que de nombreux rapports officiels documentent de manière très exhaustive, en relevant un déficit de pilotage et une insuffisance de crédits.

Mais serait-il honnête de faire de l’État l’unique responsable ?

Il faut sortir de l’ambiguïté dans les responsabilités locales. Les communes mahoraises règlementairement, disposent de compétences claires : urbanisme, aménagement, gestion des équipements publics, services de proximité, planification locale. Pourtant, combien de projets (structurants) ont été réellement portés avec constance, transparence et vision à long terme ? Une auditrice radio interpellait un candidat aux élections municipales sur la place prédominante des questions liées à l’école dans la campagne actuelle, alors que la situation des actifs et des jeunes travailleurs semblait, selon elle, largement négligée.

L’urgence domine

Les maires locaux pas toujours au niveau d’une vision pour leur commune.

La gestion quotidienne absorbe l’énergie politique. L’urgence domine. L’anticipation recule. Trop souvent, les élus locaux, ces acteurs de proximité, se présentent comme de simples relais d’un État qui s’est laissé déborder par des urgences qu’il a parfois lui-même créées, plutôt que comme des acteurs stratégiques capables d’impulser une véritable dynamique territoriale.

Cette posture entretient une forme de dépendance institutionnelle. Elle alimente aussi une déresponsabilisation collective : si tout dépend de l’Etat, alors rien ne dépend vraiment des choix locaux.

Le débat public à Mayotte se structure fréquemment autour d’annonces : nouveaux équipements, renforts sécuritaires, financements exceptionnels. Mais vous qui candidatez pour un nouveau CDD de 6 ans à la tête des communes et des intercommunalités mahoraises, où est votre vision d’ensemble ? Qu’elle est la trajectoire territoriale que vous voulez laisser après 2032 ?

En l’absence d’une planification cohérente et anticipée, l’urbanisation se développe sans maîtrise suffisante, les équipements publics ne suivent pas le rythme de la croissance démographique, les tensions sociales s’intensifient et les inégalités avec les autres communes de l’Hexagone et d’Outre-mer se creusent davantage.

La vision territoriale ne consiste pas à réclamer seulement davantage de moyens — même si ceux-ci sont nécessaires — mais à définir clairement l’usage stratégique de ces moyens.

Alors les élections municipales et communautaires 2026 seront-elles celles de la maturité politique ?

« Il faut un changement de posture »

Culture, intermittent, Carenco, Mayotte, DAC, COREPS
La prolifération des contrats de projets tel un long tapis rouge, avait été caricaturée par l’association Kazyadance.

En tout cas, dans le contexte de la reconstruction post-cyclonique, ces élections doivent constituer un moment de vérité. Les candidats devront aller au-delà des discours dénonçant l’insuffisance de l’État. Ils devront expliquer ce qu’ils comptent assumer pleinement dans le cadre de leurs compétences, pour le bien-être des Mahorais et des entreprises locales qui créent et redistribuent la richesse sur le territoire.

Assumer sa part ne saurait se limiter aux seules périodes électorales. Trop souvent, l’engagement se résume à l’agitation des campagnes, aux calculs savants et à l’art, parfois très maîtrisé, de manier les listes électorales et collecter les procurations. Certes, certains excellent dans cet exercice, et il faut reconnaître que cela leur a souvent réussi.

L’Etat a sa part de responsabilité. Elle est immense. Mais la crédibilité des revendications locales dépend aussi de la capacité des futures municipalités à démontrer leur propre rigueur stratégique.

Le développement de Mayotte ne peut plus reposer sur un face-à-face permanent entre promesses nationales et revendications locales. Ce modèle a montré ses limites.

Il faut un changement de posture, avec un Etat qui honore ses engagements, des élus locaux qui assument pleinement leurs responsabilités, et une société civile qui exige des comptes à ces deux niveaux.

La vision territoriale n’est pas un document administratif de plus. C’est un contrat moral entre générations. Elle suppose du courage politique, de la compétence technique et une culture de responsabilité.

En 2026, les électeurs mahorais ne choisiront pas seulement des équipes municipales. Ils décideront si le territoire continue à naviguer entre promesses non tenues et gestion d’urgence, ou s’il entre enfin dans une ère de maturité politique où chacun — Etat comme élus locaux — assume sa part.

Mayotte ne manque ni d’ingénierie, ni d’énergie encore moins de potentiel. Ce qui lui manque encore, c’est une gouvernance pleinement responsable, capable de transformer les engagements en réalisations et les discours en trajectoire durable.

Nabilou ALI BACAR

Observateur de la vie publique

*Nabilou Ali Bacar est par ailleurs directeur du Conseil économique, social et environnemental de Mayotte (CESEM)

 

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