Il dit être arrivé sans illusion sur l’ampleur de la charge, mais avec une attention immédiate portée à celles et ceux qui font tenir, au quotidien, le système de santé mahorais. Depuis sa prise de fonctions le 9 mars 2026 à la tête de l’Agence régionale de santé (ARS) de Mayotte, Étienne Billot s’inscrit dans un environnement où l’urgence n’est plus l’exception mais un état permanent.
Dans une interview exclusive accordée à notre rédaction, il revient d’abord sur ce qu’il dit avoir découvert en arrivant : la solidité discrète d’équipes engagées, souvent en première ligne. Loin des postures et des effets de costume, il revendique une approche sans mise en scène, attentive, presque simple dans sa manière d’aborder un territoire saturé de crises. Une façon d’être qui dit déjà quelque chose de lui : un directeur davantage dans l’écoute et le terrain que dans la représentation.
JDM – Vous prenez vos fonctions dans un territoire où les urgences sanitaires s’enchaînent. Quel est votre premier regard sur le système de santé à Mayotte ?

Il insiste d’abord sur ce qu’il qualifie de découverte humaine. « J’ai trouvé des professionnels très investis pour la cause de Mayotte et sa population, et cela a été une découverte extrêmement agréable, autant auprès du personnel de l’ARS, qu’à l’hôpital, et chez les professionnels de santé libéraux », confie-t-il. « Ce sont des personnes qui connaissent très bien le territoire, qui connaissent ses enjeux et qui sont animées par la volonté que les choses progressent ». Au-delà des structures, c’est donc la continuité du service public, parfois fragile, qui l’a marqué à son arrivée.
JDM – Vous défendez une approche élargie de la santé. Que voulez-vous dire concrètement dans un territoire comme Mayotte ?
Sa réponse pose un cadre très large, presque systémique. « La santé, notamment à Mayotte, ne se limite pas aux soignants et à une population, elle résulte de multiples facteurs : l’accès aux soins, mais aussi l’accès à l’eau, à une alimentation correcte, la possibilité d’avoir une activité physique, le fait d’avoir un logement digne et l’accès à l’éducation ». Dans son approche, la santé déborde largement les murs de l’hôpital et se construit dans les conditions de vie quotidiennes.
JDM – Le paludisme connaît une recrudescence en 2026. Où en est la situation aujourd’hui ? Et comment l’ARS intervient-elle concrètement autour de ces cas de paludisme ?
Il décrit une situation sous surveillance renforcée, marquée par une hausse des cas mais sans installation de transmission durable. « Principalement des cas de paludisme importés », explique-t-il, tout en évoquant également « quelques cas acquis localement », généralement autour de cas importés. Il insiste sur un point central : l’absence, à ce stade, de chaîne de transmission autochtone installée sur le département.
Les équipes de lutte anti-vectorielle déploient un protocole systématique autour de chaque cas, explique-t-il. Cela comprend, des enquêtes épidémiologiques (voyages, conditions de vie), la recherche de cas autour du patient, la distribution de moustiquaires imprégnées, le traitement insecticide intra-domiciliaire, et l’utilisation de kits ARS avec des test rapides pour dépister rapidement sur le terrain. L’objectif est de circonscrire immédiatement les foyers et d’éviter toute diffusion locale.
JDM – Le chikungunya fait-il aujourd’hui l’objet d’une accalmie durable ?
La situation est contrastée. Après une forte vague en 2025, la circulation du virus diminue depuis plusieurs semaines, dans un contexte de saison sèche moins favorable aux moustiques. Mais l’ARS ne parle pas de stabilisation durable, insiste le directeur.
Une enquête épidémiologique va être menée afin de déterminer le niveau d’exposition de la population et d’évaluer l’immunité collective face au chikungunya, en réalisant des sérologies, dans les prochains mois sur le département. Cette étude doit permettre d’anticiper les risques de reprise épidémique.
JDM – La région reste exposée au risque Ebola. Comment l’ARS s’y prépare-t-elle ?

Il insiste sur une approche de vigilance maîtrisée. « Le risque est très faible, mais ce n’est pas parce qu’il est faible qu’il n’existe pas (…) À ce stade, aucun cas n’a été confirmé à Mayotte mais les dispositifs sont prêts ». Le Centre hospitalier de Mayotte dispose de chambres d’isolement dédiées (entre 8 et 10 chambres pouvant être isolées), avec des protocoles spécifiques pour la prise en charge des maladies hautement contagieuses. Il détaille également les procédures en cas de décès : prise en charge spécifique des corps, mise en housses mortuaires hermétiques et inhumation rapide, sans passage par les circuits classiques.
JDM – Les autorités sanitaires se préparent-elles à une montée en charge du risque ?
Oui, explique-t-il, avec une organisation interinstitutionnelle. Des renforts de sécurité civile ont été mobilisés ces derniers jours en lien avec le ministère de la Santé et le ministère de l’Intérieur. En cas de besoin, (c’est-à-dire de hausse des cas) des équipes spécialisées dans les maladies hautement infectieuses pourront être déployées depuis l’Hexagone. Il évoque également, en dernier recours, la possibilité de transferts de patients vers La Réunion pour des pathologies non Ebola, afin de préserver les capacités hospitalières de Mayotte, comme cela avait été fait pendant la crise Covid-19.
JDM – L’ARS est souvent perçue comme peu visible sur le terrain. Que répondez-vous à cela ?
Il comprend ce ressenti. Une grande partie de l’action visible de l’ARS repose déjà sur la lutte anti-vectorielle, notamment le porte-à-porte, les actions de prévention et la destruction des gîtes larvaires. Mais il souhaite aller plus loin.
L’un des axes majeurs est le renforcement des médiateurs de santé, venus d’associations financées par l’ARS, chargés de la prévention de proximité. Ils doivent intervenir sur les maladies vectorielles, la santé sexuelle, la nutrition, les dépistages, et plus largement l’éducation à la santé. L’objectif : rendre la population actrice de sa santé, sur tout le territoire, sans distinction sociale ou géographique.
JDM – Le projet de second hôpital à Combani avance-t-il réellement ?

Sur ce dossier, il confirme une avancée concrète. « Les terrains sont en cours d’acquisition et les consultations pour l’assistance à maîtrise d’ouvrage sont lancées. C’est une étape très engageante ». Le projet prévoit un nouvel établissement hospitalier destiné à désengorger le Centre hospitalier de Mayotte et à renforcer l’offre de soins dans un territoire en forte croissance démographique. « L’hôpital pourrait obtenir la maîtrise de son foncier à la fin de l’année », ajoute-t-il.
JDM – Quel est aujourd’hui votre fil conducteur à la tête de l’ARS ?
Il refuse une lecture purement technique ou comptable de son action. Son approche repose sur trois piliers : renforcer les capacités hospitalières, structurer la médecine de proximité et investir dans la prévention, notamment auprès des jeunes, sur une île où une personne sur deux a moins de vingt ans. Mais surtout, il insiste sur une idée centrale : la santé ne peut pas être réduite uniquement à l’hôpital.
Dans un territoire où les urgences sanitaires s’enchaînent sans véritable pause, Étienne Billot revendique une manière de faire discrète, sans posture ni surplomb. Un directeur peu dans la mise en scène mais davantage dans l’écoute. Une manière d’être qui, à Mayotte, pourrait compter autant que les décisions elles-mêmes.
Mathilde Hangard


